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mercredi, avril 17, 2024
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La démocratie sénégalaise est en train de dégringoler

par pierre Dieme

Le fondateur d’Africajom Center, Alioune Tine, décrypte le fonctionnement démocratique du pays souvent bafoué, diagnostique l’affaire Ousmane Sonko et évoque la question casamançaise

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Depuis une semaine, le landernau politique sénégalais est secoué par une affaire de mœurs qui éclabousse le leader du Pastef, Ousmane Sonko, accusé de viols répétitifs et de menaces de mort sur une jeune masseuse sortie de l’anonymat du nom de Adji Sarr. Cette affaire assimilée à un complot politique contre Ousmane Sonko a poussé les défenseurs des droits de l’homme à alerter sur les maux qui gangrènent la démocratie sénégalaise. Dans cet entretien accordé à «L’As», le fondateur du de «Africajom Center», Alioune Tine, décrypte le fonctionnement de cette démocratie souvent bafoué au Sénégal, diagnostique l’affaire Ousmane Sonko et évoque la question casamançaise.

L’actualité au Sénégal est essentiellement marquée par les accusations de viols et de menaces de mort portées contre Ousmane Sonko. Comment avez-vous réagi à l’annonce de cette affaire rocambolesque ?

Cette situation créée par un fait divers porte de sérieux enjeux politiques, des enjeux de pouvoir et n’est pas sans effets géopolitiques sur la démocratie et les institutions démocratiques. Pour la première fois dans l’histoire politique du Sénégal, on est confronté à une situation où la neutralisation d’un opposant politique crédible porte sur une histoire de sexe. Dans notre culture, le sexe est un tabou qui convoque rarement la raison et la sérénité. Ousmane Sonko, dans le contexte d’une crise de la représentation démocratique et du leadership politique, apparaît pour une bonne frange de l’opinion, la jeunesse, la diaspora et pour certains Casamançais, comme la «solution» faisant preuve d’intégrité morale, dénonçant la mal gouvernance et proposant une vision appelée anti-système. Le fait de l’abattre de cette manière ne peut se faire sans dégâts politiques. Le sentiment que tous les prétendants au poste de président de la République sont exclus des consultations présidentielles avec l’aide de la justice suscite révolte et indignation. Si tous les opposants sérieux sont perçus comme des voleurs, des violeurs et des pervers, cela veut dire qu’on assiste à une logique récurrente de déstabilisation, de fragilisation et de liquidation du leadership alternatif. Une vision et une pratique qui tuent gravement et brutalement les acquis démocratiques. Ce qui se passe actuellement est une grave menace pour la démocratie sénégalaise qui est en train de dégringoler.

Donc pour vous, cette affaire constitue une énième cabale judiciaire pour liquider un adversaire politique comme ce fût le cas avec Karim Wade et Khalifa Sall.

Le procès de Karim Wade devant la Crei, une juridiction d’exception, était tout sauf un procès équitable. Pour Khalifa Sall, c’est pareil. La Cour de justice de la CDEAO a exprimé ses réserves qui n’ont pas été respectées par l’Etat du Sénégal. A l’époque Karim Wade et Khalifa Sall étaient reconnus comme des adversaires sérieux du Président Macky Sall. Aujourd’hui que Ousmane Sonko, considéré comme le leader de l’opposition, est à son tour sur le grill de la justice, on a l’impression d’être en face d’une machine à broyer tous les opposants perçus comme prétendants à la présidence de la République du Sénégal. Notre démocratie et notre État de droit sont malades de la hantise du pouvoir. Garder le pouvoir par tous les moyens crée le chaos et l’instabilité partout en Afrique de l’Ouest francophone. Des opposants sont en prison, en résidence surveillée, ou en exil. Si on ne crée pas les conditions d’une succession au pouvoir par des élections transparentes, démocratiques et crédibles, on va avoir des opposants qui sortent de prison pour aller au Palais ou des Présidents qui quittent le Palais pour la prison ou l’exil. Et les Etats deviendront plus fragiles, plus vulnérables et des proies faciles pour les djihadistes. Le leadership politique au Sénégal et en Afrique de l’Ouest traverse une grave crise qui affecte la représentation démocratique et le suffrage universel.

Dans le sud du pays, l’armée a lancé une vaste opération de reprise des bases rebelles. Apparemment, l’option militaire est désormais privilégiée pour libérer toute la Casamance. Est-ce une bonne stratégie?

L’option de ni guerre, ni paix avait été privilégiée depuis le Président Abdoulaye Wade. Le Président Macky Sall avait fait des efforts réels pour négocier, mais sans avancée réelle sur le terrain. La grosse médiatisation des attaques de l’armée sénégalaise a beaucoup surpris. De mon point de vue, la guerre est le problème. Et la solution, est d’en sortir par des négociations de paix et ensuite de combattre ensemble la criminalité. Au plan géopolitique aussi, il faut être vigilant avec la participation de l’armée bissau-guinéenne, car la crise politique à Bissau est aigue et sérieuse.

Est-ce possible de renouer le dialogue, surtout que l’Armée sénégalaise semble réussir l’option militaire?

Quelle que soit la situation, il faut privilégier le dialogue et se parler. Plus personne ne veut de la guerre qui est «morte» en Casamance. Il faut la paix pour exploiter les ressources énormes de la Casamance.

Dernièrement, le patrimoine de Idrissa Seck a été divulgué après une fuite, suite à sa déclaration devant l’Ofnac. A votre avis, est-il logique de garder secrète la déclaration de patrimoine?

La grave crise qui gangrène nos Républiques est celle de la gouvernance et de la mal représentation. Quand on est un homme public, responsable de la gestion des deniers publics, on ne doit pas cacher son patrimoine, pour des raisons de transparence et de recevabilité. Quand le journal « Walfdjiri» a mis à sa Une :«Les milliardaires qui nous gouvernent», cela a fait scandale. Les vrais problèmes dont nos juridictions ont toutes les peines du monde à résoudre sont liés à la délinquance des cols blancs et des élites politiques proches du régime. Le scandale Petrotim a été enterré. La Crei n’a poursuivi que Karim Wade qui devait comparaître devant la Haute Cour de Justice. L’Ofnac a remis au procureur de la République une vingtaine de dossiers qui sont restés sans suite. Quand le droit et la justice n’arrivent plus à limiter le pouvoir de l’Etat et les dérives de membres de l’Exécutif, c’est qu’on n’est plus dans un État de droit. La première réforme de la justice devrait porter sur un changement radical du statut du Procureur, qui doit défendre l’intérêt général de la société, qui ne doit protéger ni un régime politique, ni un parti au pouvoir. Il faut que le Procureur s’émancipe des fourches caudines du ministre de la Justice. Ce qui permettra de , pour faire de la justice un pouvoir constitutionnel à part entière.

La question du troisième mandat est fortement agitée dans le pays. En atteste la sortie de Me Doudou Ndoye qui estime que Macky Sall a le droit de se présenter en 2024. Et le président de la République entretient un flou artistique autour de ce sujet. Quel commentaire cela vous inspire-t-il ?

Me Doudou Ndoye est un homme public dont les compétences en matières juridiques sont reconnues au-delà de nos frontières. C’est pour cela que, quand on organisait des débats sur le 3ème mandat sous la Présidence de Me Wade, il faisait toujours partie des panélistes et défendait la même position que le M23, à savoir que la Constitution du Sénégal ne permettait pas au Président Wade de faire un 3ème mandat. Je pense qu’il vieillit maintenant, comme moi. Sa position est plus partisane que scientifique. Le 3ème mandat n’existe dans aucune Constitution, c’est une véritable imposture intellectuelle dont seuls les Africains ont le secret. Le 3ème mandat est un poison pour la démocratie, l’Etat de droit. Il a une grande fonction déstabilisatrice des États. C’est le fruit de défaillances des institutions et des vertus politiques.

En Afrique, les chefs de l’Etat s’accrochent au pouvoir. Comment analysez-vous cette situation?

L’Afrique de l’Ouest est dotée depuis les années 2000 d’une explosion de ressources minérales stratégiques qui ont aggravé les enjeux de pouvoir. Le contexte international de lutte contre le terrorisme et la Covid-19 ont eu un effet négatif sur la démocratie, l’Etat de droit et les droits humains un partout. Enfin, la démocratie représentative née au 19ème siècle est en crise un peu partout. Jusque dans les pays occidentaux avec le développement de la démocratie populiste avec les idéologies de la haine. Les Européens n’ont plus l’autorité morale qui permettait de donner des leçons ou de critiquer l’Afrique. Les Américains entament une sortie des tourments des années Trump après une grave crise de la démocratie et du suffrage universel comme en Afrique. Mais, ils ont des institutions assez fortes pour stopper les dérives de Trump.

Comment accueillez-vous la décision du chef de l’Etat de mettre en place un dispositif de régulation et d’encadrement spécifique aux réseaux sociaux ?

Il existe déjà une réglementation pour la régulation des réseaux sociaux. Beaucoup de gens ont été arrêtés et détenus à cause de leurs réactions dans les réseaux sociaux, sur Facebook comme WhatsApp. Les réseaux sociaux sont particulièrement ciblés dans le contexte d’enjeux politiques estimés majeurs comme les élections où on les coupe. Les arrière-pensées politiques relatives aux enjeux de 2024 commencent à obscurcir l’horizon démocratique sénégalais. Il faut éviter de semer consciemment ou inconsciemment les graines de la dictature. Quand vous contrôlez totalement l’exécutif, totalement le Parlement, totalement la justice et totalement l’opinion, il n’y a plus d’espace de respiration démocratique. Aujourd’hui toute l’intelligentsia doit rester vigilante, attentive et réactive face à une dégringolade de la démocratie sénégalaise.

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