samedi, juin 15, 2024
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Rebeuss: De mon mirador (II) Terreur au Paradis

par pierre Dieme

En cette fin du mois de juillet 2019, les derniers rayons de soleil ont disparu du ciel dakarois quand le fourgon carcéral s’ébranle vers l’hôtel zéro étoile où, Samba SALL, le doyen des juges, dans un abandon irresponsable, a décidé, la veille, assis sur une loi insultée, de me jeter.

Cet hôtel est, à maints égards, spécial. Son vrai nom pourrait être Sentanamo. version Sahélienne de la tristement célèbre prison Guantanamo, située non loin des côtes cubaines mais sous juridiction américaine et entrée depuis quelques-années dans la postérité comme le symbole du déploiement des non-droits et des traitements extra-judiciaires appliqués à des détenus.

C’est ici que l’administration américaine sous le président George Bush-fils amenait les personnes qu’elle capturait après les avoir traquées aux antipodes.

Son calcul était simple: hors des normes juridiques universellement admises, elle pouvait, à l’abri des regards, les corriger, c’est-à-dire les torturer, selon les méthodes les plus inhumaines qui soient. Au nom de ce qu’elle appelait sa lutte contre le terrorisme.

Froide détermination
Je suis plongé dans ces souvenirs lointains qui ont le don de me faire oublier que je suis à ce moment précis assis à l’arrière du fourgon, en compagnie d’une dizaine de clients.

Le réel reprend vite le dessus. Me voici donc en route vers cette destination parmi les plus craintes des Sénégalais.

Étrangement pourtant, face à cette injustice, le sentiment qui m’habite n’est même pas celui d’une colère ou d’un ressentiment mais d’une froide détermination.

Il en est ainsi des effets contraires que produisent les décisions inéquitables. Dans ma tête, la cause est entendue. Il faut résister, revient comme une ritournelle dans ma tête, comme pour me remonter le moral.

Si bien qu’à mesure que le fourgon perce la distance, je me surprends même à être philosophique et poétique.

Brusquement, je vis alors remonter en surface mes souvenirs longtemps emmagasinés sur le vécu de ce quartier éponyme, Rebeuss, d’où la prison, où je me dirige, tire son nom.

Situé au flanc du cœur-battant, administratif et commercial, de la capitale sénégalaise, au pied de ses immeubles administratifs et résidentiels et autres échoppes achalandées, mais à des années lumières de son ordonnancement, Rebeuss, grouillant et violent, a toujours été pour Dakar ce que les favélas sont pour Rio de Janeiro et São Paulo.

De jour, sa population, industrieuse en diable, s’évertue à survivre avec la modestie des revenus que lui procure ses activités.

Employés domestiques ou ouvriers, pour l’essentiel, sans compter une importante population infantile, confirmant que si la table du pauvre est maigre, le lit de la misère est fécond, selon le diagnostic du démographe brésilien, Josue de Castro, ils sont des centaines de milliers à être entassés dans ce qui ressemble davantage à des taudis.

Se résignant à leur sort, les habitants de Rebeuss n’ont jamais contesté leur statut de parents pauvres comparés au statut de leurs voisins, ceux qui vivent dans le Plateau, le quartier occidentalisé et huppé de Dakar depuis la période coloniale.

S’ils en imposent par leur ardeur au travail et leur humilité, le jour, c’est une autre atmosphère que projette leur quartier la nuit.

Au point que le Rebeuss-by-night a fait la renommée d’un légendaire journaliste du journal Le Soleil, feu Édou Korea, spécialiste de son vivant de la rubrique des chiens écrasés, qu’il animait dans ce quotidien national sénégalais sous le titre: Faits divers et divers faits.

C’était la plus courue. Chaque matin, ses lecteurs s’y abreuvaient de ses récits inédits et uniques, dans un style enlevé et ciselé sur les nuits du quartier. Elles étaient toujours chaudes. Y explosaient les bagarres au tesson de bouteille devant les débits de boissons alcooliques survoltés à mesure que montait le taux d’alcoolémie, les crimes crapuleux, les vols avec effractions ou encore le climat interlope qui en faisait une zone interdite pour la plupart des citoyens soucieux de se tenir loin du grabuge qu’il manufacturait continûment.

Creuset culturel
Rebeuss était, et reste, un creuset culturel dense avec des populations venues du Sud du pays, mais aussi de pays voisins, comme de nombreux capverdiens ayant acquis la nationalité locale ou des laissés pour compte autochtones, pris dans l’engrenage de leur lieu de naissance et réduits à en faire leur refuge.

Pendant longtemps, pendant que leur pays était synonyme d’une dérive militaire, émaillée de coups d’état, sur fond d’un lot de pénuries insoutenables, c’est ici que des péripatéticiennes Ghanéennes avaient planté leurs pénates pour pratiquer le plus vieux métier au monde.

On pourrait penser que la joie de vivre n’avait aucun espace dans ce quartier mais c’était oublier la chaleur des rythmes assicos et l’engouement juvénile autour du club local de football qui mobilisait jeunes et vieux, y compris les femmes, pendant la période hivernale quand se jouaient les très disputées rencontres dites navetanes, les fameux championnats de vacances qui font vivre les quartiers de tout le Sénégal pendant cette période.

À partir de son socle sportif, Rebeuss s’est d’ailleurs rendu célèbre pour la mobilisation de ses populations lorsqu’il y a 15 ans l’ancien régime du président Abdoulaye Wade s’est mis en tête de démolir le stade de leur quartier, leur seul lieu de retrouvailles et d’exutoire à la pression urbaine, pour le filer à des promoteurs immobiliers.

L’idée était d’en faire un complexe commercial grace à d’occultes financements chinois sur le modèle des central business districts (cbd) que l’on croise dans les grandes villes de l’empire du milieu.

Comme piqués par une nuée de guêpes, unis dans un collectif en la mémoire d’un des leurs, qui fut un de leurs leaders, René Sanchez, les habitants de Rebeuss sont alors montés au créneau pour mener la plus épique des batailles citoyennes.

L’issue n’en fut pas seulement le gel du projet de centre commercial mais la chute du régime de Wade en mars 2012.

Dans le fourgon qui s’approche de la prison, le souvenir de cette résistance me donne du baume au cœur. Ah, que c’est beau de voir un peuple qui se bat pour ses droits, contre la forfaiture d’état !, me dis-je intérieurement.

Hélas, l’image d’une grue immobilisée au milieu du stade litigieux dont les gradins ont été cassés, tenant entre ses serres, comme en apnée, une grosse boule de ciment, pendant que des herbes folles ont envahi ce qui était naguère le terrain des exploits des jeunes sportifs du cru a vite fait de se superposer sur celle de la mobilisation militante.

Je me demande: comment depuis qu’il s’est installé au pouvoir, voici 8 ans, l’actuel, illégitime, Président du Sénégal, Macky SALL, qui passe ici tous les jours pour se rendre au palais de la république ou retourner le soir à son domicile, peut-il voir ce symbole d’immobilité, image d’un stade détruit et d’un espace à l’abandon, sans que cela n’interroge sa conscience sur la contradiction qu’elle incarne vis-à-vis de sa revendication, au cœur de sa promesse politique, de placer le Sénégal sur l’orbite d’une émergence?

Sous ses yeux, l’irréparable se produit. Comme son stade, hier dénommé Assane Diouf, du nom d’un défunt boxeur de légende, le quartier de Rebeuss se meurt à petit feu.

Même les vagues bleues de l’océan Atlantique, tout proche, encore moins le bleu azur d’un ciel souvent dégagé qui l’enveloppe, ne suffisent plus à faire disparaître le blues ambiant.

Les larmes aux yeux, les plus anciens de la localité constatent l’érosion océanique qui rogne la côte tandis que des habitations humaines sauvages, fruit de spéculations foncières débridées, ont osé fermer la vue panoramique sur l’océan et n’en finissent pas d’agresser une nature, moribonde, violée à répétition.

Le fourgon s’est arrêté. Nous sommes devant le portail de la prison. Mon coeur saigne.

Avant même de me retrouver à l’intérieur, je sais déjà que la carte postale, d’un océan projetant ses reflets sur le long mur du plus célèbre lieu de détention au Sénégal que passants et automobilistes perçoivent en empruntant la route de la corniche qui en est la bordure, n’est plus qu’un souvenir évanescent.

Expéditive procédure
Le lourd crissement du portail me tire de mes rêveries.
Exit les féeries. Me voici donc après une expéditive procédure de fouille et fichage jetée dans cette chambre 1 surbondée, dégageant des odeurs humaines aussi suffocantes que vertigineuses, sous les yeux d’une centaine de détenus de droit commun, dont nombre d’assassins et de fous violents, que le pouvoir sénégalais, au mépris de toutes les règles de droit, a décidé de faire mes compagnons.

Allah-Akbar, me dis-je. La foi en Dieu et mon équation personnelle, assise sur la certitude d’être victime d’un abus de droit, sont mes seuls leviers dans ce milieu que je ne connais et dont je ne sais ce qu’il me réserve.

Pendant que des perroquets du régime, y compris d’enthousiastes hommes de médias sans foi ni vergogne, corrompus, payés pour me détruire se livrent à cet exercice sans aucun recul ni doute, je suis déjà couché sur le bout d’une natte, plus recroquevillé qu’étendu malgré mes 1m85.

Sans savoir pourquoi, j’ai échappé au test de l’empaquetage. C’est-à-dire à cet alignent en sardine, comme dans les bateaux de négriers d’un autre temps qui est la marque distinctive de cet environnement qui ne prête guère attention à ce qui est humain.

Est-ce un…cadeau d’accueil? Je ne demande pas mon reste mais, paupières lourdes, corps en compote, je me laisse aller pour tenter de récupérer bon an mal de ces 48 heures passées à être trimballer d’un réduit infect de commissariat à cette terreur au paradis devenu à compter de ce 31 juillet 2019 mon nouveau logis.

Le sommeil est profond. Sans rêves. Ni cauchemars.

Sommeil du juste? Il s’écoule d’une traite. Jusqu’à ce que tôt à l’aube, la voix rauque et caverneuse d’un muezzin appelant à la prière depuis une autre cellule, puis une succession de crissements de la portière de la chambre 1, recouverts par des “appels, appels, appels” ne me tirent des bras de Morphée, mes côtes passablement triturées par les les fils secs de la natte, et jeté dehors, avec des dizaines, des centaines de prisonniers, pour le décompte matinal.

La prison est brutale. Son rituel immuable. Il me faut m’habituer à une autre vie que je n’aurais jamais imaginée sur terre. C’était devenu la mienne. Me voici au vrai premier contact de Rebeuss Intra-muros….

Adama Gaye est un exilé politique sénégalais au Caire. Il est auteur de: Otage d’un État (Éditions l’Harmattan, Paris).

Prochain épisode: In Rebeuss Intra-muros: The no-rights land !

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