De vitrine du capitalisme national à actif stratégique sous contrôle public, West African Energy a connu un renversement spectaculaire. Fragilisé par des tensions internes et un montage financier sous pression, le projet a finalement été repris en main par l’État, via la Senelec, en avril 2026, consacrant un tournant majeur dans la gouvernance du secteur énergétique sénégalais.
L’histoire de West African Energy (WAE) s’inscrit d’abord dans une ambition forte, à savoir démontrer que le secteur privé sénégalais peut, à lui seul, porter une infrastructure énergétique de grande envergure. Au début des années 2020, un consortium d’investisseurs nationaux, conduit notamment par Samuel Sarr, engage le développement d’une centrale électrique à gaz en cycle combiné de 360 mégawatts au Cap des Biches, dans la commune de Rufisque. Le projet se veut exemplaire, tant par son montage que par son ancrage local. Son financement repose sur un apport en capital d’environ 80 millions d’euros, complété par une levée de fonds de 330 millions d’euros auprès d’Africa Finance Corporation, ainsi que par des concours de Coris Bank International et d’Afreximbank. En parallèle, la Senelec sécurise l’équilibre économique du projet à travers un contrat d’achat d’électricité sur vingt-cinq ans, tout en entrant à hauteur de 15 % dans le capital. Le coût global est estimé à plus de 283 milliards de francs CFA, pour un chantier confié à Çalik Enerji, avec General Electric comme fournisseur des équipements stratégiques.
L’apogée du premier allumage
L’aboutissement technique du projet est marqué par la cérémonie du premier allumage, le 22 août 2024. Réalisée en trois ans et demi ; une durée particulièrement courte au regard des standards régionaux, la centrale est alors présentée comme un modèle de contenu local et un pilier de la stratégie nationale « Gas-to-Power ».
Mais cette réussite apparente masque des fragilités profondes. L’alternance politique intervenue en mars 2024 agit comme un catalyseur des tensions internes. L’éviction de la figure centrale du projet révèle des divergences majeures entre actionnaires, portant à la fois sur les orientations stratégiques, la gouvernance et la gestion opérationnelle. Dans un contexte de surcoûts et de retards, les difficultés à mobiliser de nouveaux financements fragilisent davantage un montage déjà fortement dépendant de l’endettement et de garanties souveraines. La crise actionnariale qui s’ensuit entraîne la suspension des financements et un ralentissement du chantier, alors même que celui-ci est achevé à plus de 97 %. Face au risque de blocage, le ministère de l’Énergie, du Pétrole et des Mines engage, en mai 2024, une médiation décisive. Sous l’impulsion du Premier ministre Ousmane Sonko, l’État choisit d’exercer son droit de préemption et d’accompagner la Senelec dans la reprise intégrale du projet.
Une nationalisation de facto controversée
Cette reprise s’opère par le retrait des actionnaires initiaux, indemnisés à hauteur de leur mise de départ, assortie d’une rémunération partielle. Si cette issue permet de débloquer la situation, elle alimente un débat de fond. Pour certains, elle consacre les limites du modèle de capitalisme national promu ces dernières années ; pour d’autres, elle traduit un pragmatisme assumé, visant à préserver un actif jugé stratégique, dans un contexte où une offre de reprise étrangère aurait été écartée. La remise en ordre de la gouvernance et le rétablissement des flux financiers permettent une reprise rapide des travaux. Le 11 avril 2025, la centrale est synchronisée pour la première fois au réseau national, franchissant ainsi une étape technique majeure. Les turbines montent progressivement en puissance jusqu’à atteindre leur capacité nominale de 127 mégawatts chacune. Un peu plus d’un an après, précisément le 25 avril 2026 ; celle-ci marque le dénouement institutionnel du projet. Ainsi donc, la Senelec annonce l’acquisition de 100 % du capital de WAE, entérinant sa transformation en actif souverain. La centrale, dont le taux d’avancement atteint 97,5 %, reste toutefois dépendante de la disponibilité du gaz naturel offshore pour fonctionner pleinement en cycle combiné.
Souveraineté et défis de performance
Désormais sous contrôle public, WAE représente un levier stratégique majeur, susceptible de couvrir près du quart de la demande nationale en électricité. Cette prise de contrôle renforce le rôle central de la Senelec dans la mise en œuvre de la politique énergétique et des ambitions de transformation économique du Sénégal à l’horizon 2050.
L’enjeu, désormais, est celui de la performance. Dans un contexte marqué par un endettement structurel, la Senelec devra démontrer sa capacité à assurer une gestion rigoureuse et durable de cet actif complexe, afin d’en traduire le potentiel en gains concrets sur le coût et la fiabilité de l’électricité. « À travers cette opération, la Senelec confirme son rôle central dans la transformation du secteur énergétique national et réaffirme son engagement en faveur d’un accès durable, fiable et compétitif à l’électricité pour tous », a indiqué son directeur général dans un communiqué en date du 25 avril 2026.
JEAN PIERRE MALOU

