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Home»A la Une»Nizar Derdabi : « La mort du Guide iranien est un accélérateur, pas un aboutissement »
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Nizar Derdabi : « La mort du Guide iranien est un accélérateur, pas un aboutissement »

Par Dakar Matin4 mars 2026Aucun commentaire
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Ancien officier supérieur de la Gendarmerie royale marocaine, Nizar Derdabi est aujourd’hui Ceo du cabinet Safe Skills qui s’active dans le conseil et la formation en stratégie de sécurité. Analyste en Défense et enseignant à l’École de Guerre économique de Casablanca, au Maroc, il décrypte, dans cet entretien, l’intervention américaine en Iran marquée par la mort du Guide suprême iranien Ali Khamenei.

Avec la mort du Guide iranien, peut-on dire que les objectifs militaires des États-Unis sont atteints ?

Nous ne pouvons pas dire que les objectifs militaires américains sont atteints. Une étape majeure a été franchie, mais pas la fin de l’équation. Ali Khamenei a été tué lors de l’opération américano-israélienne, et cela ouvre une crise de succession sans précédent à Téhéran. Sur le plan politico-militaire, c’est un choc stratégique, parce que Khamenei n’était pas seulement un dirigeant. Il était la clé de voûte du système, l’autorité suprême, le repère doctrinal, et dans l’imaginaire du pouvoir chiite, une figure dotée d’une aura quasi sacrée. Mais justement, ce type de régime ne repose pas sur une seule personne. Le pouvoir iranien est diffus, institutionnel, et il s’appuie sur des piliers qui savent encaisser les coups, en premier lieu les Gardiens de la révolution, l’appareil sécuritaire et les réseaux politico-religieux. La mise en place d’une direction intérimaire pour gérer la transition montre que le système cherche à se refermer et à maintenir la continuité. Si nous revenons aux objectifs cités, il y en a trois et aucun n’est, à ce stade, totalement verrouillé. Pour le renversement du régime, la mort du Guide est un accélérateur, pas un aboutissement. Elle fragilise le sommet et peut libérer des dynamiques internes. Mais tant qu’il reste une direction politique, une chaîne de commandement militaire et une capacité de coercition, l’État peut survivre, même mutilé. L’histoire est pleine de décapitations qui produisent soit une radicalisation, soit une recomposition, plutôt qu’un effondrement automatique. Pour la destruction complète du programme nucléaire militaire, la prudence est obligatoire. Les frappes peuvent dégrader, retarder, éliminer des sites et des cadres. Mais détruire complètement, c’est une autre promesse, parce qu’il faut confirmer ce qui a réellement été neutralisé, ce qui a été déplacé et ce qui était caché. Les évaluations de dégâts de combat, dans ce type de campagne, prennent du temps et restent souvent contestées. Enfin, sur les missiles balistiques, l’Iran a déjà démontré une capacité de riposte, avec des tirs contre Israël et des cibles dans la région, ce qui montre que l’arsenal n’a pas été réduit à néant. On peut réduire des stocks, frapper des dépôts, casser des chaînes industrielles, mais effacer une capacité balistique acquise sur des décennies est extrêmement difficile, surtout si le pays bascule dans une logique de survie où la priorité devient justement la reconstitution de la dissuasion.

La riposte iranienne semble ne pas être à la hauteur. Est-ce à dire que l’appareil militaire iranien a fait les frais de la précédente intervention israélo-américaine ?

Absolument, la riposte iranienne apparaît affaiblie parce que l’appareil militaire iranien a déjà été lourdement touché avant même cette dernière escalade. Ce que l’on observe aujourd’hui n’est pas uniquement une défaillance iranienne, mais le prolongement de l’épisode de juin 2025, quand Israël, avec un appui implicite des États-Unis, avait mené une offensive profonde contre des cibles militaires iraniennes. À cette époque, l’essentiel des capacités de défense aérienne avancées d’Iran, notamment certains radars et batteries S-300, avait été neutralisé ou gravement dégradé, ce qui a ouvert des brèches dans lesquelles l’aviation israélienne a pu opérer avec une liberté d’action importante. Cette stratégie n’a rien de fortuit : les systèmes S-300 et leurs radars associés constituent le noyau du « déni d’accès » iranien, ce qui permet normalement à Téhéran de protéger ses sites sensibles (bases de lancement de missiles, sites nucléaires, centres de commandement) contre des incursions aériennes. Mais ces installations ont été ciblées en premier lieu lors de la campagne de 2025, parce qu’elles étaient placées autour de ces mêmes sites sensibles. La conséquence, on y revient aujourd’hui, est un espace aérien moins protégé et plus perméable aux frappes ultérieures. On ne peut pas dissocier cette réalité tactique d’un autre facteur déterminant : l’usage intensif du renseignement satellitaire et de C4ISR (capacités de détection, de surveillance et de reconnaissance) par les Américains et les Israéliens. Depuis 2025, la transparence du territoire iranien vis-à-vis des satellites et des moyens électroniques occidentaux rend la localisation des défenses anti-aériennes et des lanceurs bien plus facile, ce qui réduit l’effet de surprise que pouvait espérer obtenir Téhéran. Ce rôle du renseignement a été un multiplicateur clé de l’efficacité des frappes de 2025, et il reste un élément central de l’opération actuelle.

Après ces attaques, est-il possible de renouer le dialogue diplomatique entre les deux parties irano-américaines ?

Après ces attaques, renouer le dialogue diplomatique entre Téhéran et Washington me semble hautement improbable dans l’immédiat. La réalité est simple : les États-Unis et Israël viennent d’entrer dans une séquence militaire qui leur est favorable, où chaque frappe renforce ce qu’ils perçoivent comme une fenêtre d’opportunité stratégique pour atteindre leurs objectifs. Dans ce contexte, ils n’ont aucun intérêt à revenir à la table des négociations tant qu’ils pensent pouvoir poursuivre la pression et affaiblir davantage l’appareil politique et militaire iranien. Avant l’escalade actuelle, il y avait des discussions indirectes à Oman sur le nucléaire, avec des échanges qui, même s’ils étaient prudents, avaient permis d’identifier des pistes de progrès techniques. Ces pourparlers montraient une volonté de dialogue avant que la logique de confrontation ne prenne le dessus. Mais depuis les frappes américaines et israéliennes, et surtout avec la riposte iranienne qui a touché des pays du Golfe, la donne a changé. Les États du Conseil de coopération du Golfe, y compris Oman et le Qatar qui jouent traditionnellement un rôle de médiation, se retrouvent eux-mêmes visés par des missiles et des drones, ce qui a profondément modifié leur positionnement. Les pays du Golfe ont resserré les rangs face à l’Iran, dans une posture inédite dans l’histoire récente, pour condamner ces attaques et affirmer le droit à la défense collective.

Avec la mort aussi annoncée du commandement militaire iranien, sera-t-il facile d’organiser l’appareil sécuritaire iranien face à la poursuite de l’intervention américaine ?

Il est certain que la mort de plusieurs membres du commandement militaire iranien complique sérieusement la capacité de l’Iran à organiser efficacement son appareil sécuritaire face à la poursuite de l’intervention américaine et israélienne. Une armée, et plus largement un appareil de sécurité, ne se limite pas à des armes et des effectifs : sa force tient d’abord à la cohérence de son centre de commandement. C’est ce centre qui coordonne les actions des différentes branches de l’appareil de défense iranien (armée régulière, Gardiens de la révolution, forces paramilitaires), qui organise la logistique, qui fournit le renseignement et qui donne les ordres adaptés à une situation en constante évolution. Les frappes qui ont visé l’Iran ces derniers jours ont éliminé non seulement le Guide suprême, mais aussi plusieurs hauts responsables militaires et sécuritaires, y compris des chefs clés de l’état-major et des Gardiens de la révolution, ainsi que d’autres figures stratégiques de l’appareil de commandement. Cela ne se limite pas à une simple perte de chefs, cela fragmente les capacités de coordination entre les unités et les niveaux de décision. Les troupes restées sur le terrain ou dans les différents échelons hiérarchiques deviennent progressivement « aveugles et sourdes » dans le sens tactique du terme : sans une articulation supérieure qui transmet des ordres clairs, organise les flux de ressources ou ajuste les stratégies de réponse, chaque composante est livrée à elle-même. Plus les frappes vont s’abattre sur ces centres de commandement centraux ou régionaux, plus cette désarticulation va se renforcer.

Entretien réalisé par Oumar NDIAYE

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