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Home»A la Une»Lettre ouverte au général Birame Diop, Président désigné de la commission de la cedeao
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Lettre ouverte au général Birame Diop, Président désigné de la commission de la cedeao

Par Dakar Matin21 juillet 2026Aucun commentaire
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Pour une CEDEAO de la sécurité par le développement et du développement par l’intégration productive

Une lecture au crible du Seuil de Thiam — Seuil de Pertinence Stratégique

Mon Général,

 

Votre nomination à la présidence de la Commission de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest intervient à un moment particulier de l’histoire de notre sous-région.

 

Elle peut être regardée comme un simple changement à la tête d’une institution régionale. Elle peut également être interprétée comme un signal politique : celui d’une Afrique de l’Ouest qui prend acte de la gravité des défis de paix, de sécurité, de stabilité institutionnelle, de respect des droits humains et de gouvernance auxquels elle est confrontée.

 

Mais elle pourrait surtout constituer une opportunité historique : celle de repenser les relations profondes entre paix, sécurité, droits humains, intégration économique et développement économique et social. Car la CEDEAO demeure, dans sa vocation fondamentale, une organisation d’intégration économique régionale.

La montée des menaces sécuritaires ne remet pas cette vocation en cause. Elle nous oblige plutôt à nous interroger sur les conditions dans lesquelles cette intégration peut réellement produire les résultats économiques, sociaux et politiques attendus par les populations ouest-africaines.

C’est ici qu’intervient ce que je définis comme le Seuil de Thiam, ou Seuil de Pertinence Stratégique : le seuil minimal de cohérence entre les objectifs poursuivis, les compétences mobilisées, les instruments utilisés, les institutions responsables, les incitations offertes aux acteurs et le séquençage des interventions, en dessous duquel les ressources engagées et les bonnes intentions ne peuvent produire durablement les résultats recherchés.

À cette lumière, votre expérience à la tête d’une armée reconnue pour ses capacités opérationnelles et son professionnalisme pourrait constituer un atout particulièrement important pour la CEDEAO. Car commander efficacement une armée performante ne consiste pas seulement à maîtriser les questions militaires.

Cela exige de savoir définir des objectifs précis, évaluer les menaces et les risques, mobiliser des compétences complémentaires, organiser une chaîne de commandement, coordonner des moyens humains et matériels, assurer la logistique, exploiter l’information disponible, anticiper les changements de situation et adapter les opérations aux réalités du terrain.

Cela exige, surtout, de comprendre qu’aucun objectif stratégique ne peut être atteint lorsque les ambitions, les compétences, les moyens et les instruments ne sont pas correctement alignés.

Autrement dit, l’expérience du commandement d’une armée performante est aussi une expérience de la recherche permanente de cohérence stratégique. C’est précisément cette capacité à rechercher et à construire la cohérence entre les objectifs et les moyens qui pourrait aujourd’hui aider la CEDEAO à franchir son propre Seuil de Pertinence Stratégique.

La question n’est donc pas de savoir si un militaire doit transformer la CEDEAO en organisation sécuritaire. Elle est de savoir si l’expérience stratégique acquise dans le commandement d’une institution complexe et performante peut être mise au service de la transformation d’une organisation régionale confrontée simultanément à des défis économiques, institutionnels, sociaux, politiques et sécuritaires.

De ce point de vue, votre nomination pourrait ouvrir deux grandes orientations stratégiques complémentaires.

Première orientation : rétablir le continuum entre paix, sécurité, droits humains et développement. Votre expérience militaire et internationale peut constituer un atout considérable pour la CEDEAO. Mais précisément parce que vous connaissez les questions de sécurité, vous savez probablement mieux que beaucoup d’autres que toutes les crises ne peuvent être durablement résolues par des instruments sécuritaires.

On peut contenir militairement une insurrection.

On peut surveiller une frontière.

On peut restaurer temporairement l’ordre.

Mais aucune force militaire ne peut, à elle seule, créer les emplois qui donnent un avenir à une jeunesse, construire les économies locales qui stabilisent les territoires, réduire les fractures spatiales qui alimentent les frustrations, ou offrir aux populations des perspectives crédibles de mobilité économique et sociale.

La sécurité est indispensable au développement. Mais le développement est également indispensable à la sécurité. La CEDEAO pourrait ainsi dépasser une conception essentiellement réactive de la sécurité pour construire une véritable économie politique régionale de la stabilité.

Cela suppose d’intégrer dans une même doctrine stratégique la prévention des conflits, la gouvernance, le respect des droits humains, l’emploi des jeunes, le développement territorial, la transformation productive et l’intégration économique.

La paix deviendrait alors non seulement l’absence de guerre, mais le résultat d’un système économique, social et institutionnel suffisamment cohérent pour réduire durablement les facteurs structurels d’instabilité.

Deuxième orientation : refonder l’intégration économique autour de la distribution des potentiels de croissance

L’autre chantier, tout aussi fondamental, concerne la vocation première de la CEDEAO. L’intégration régionale ne devrait plus être pensée seulement en termes de libre circulation des personnes et des biens, de suppression des barrières commerciales ou de convergence institutionnelle.

Ces instruments sont nécessaires. Mais ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une politique de transformation économique. La question nouvelle pourrait être la suivante : Comment organiser l’espace économique ouest-africain de manière que chaque État membre puisse trouver sa place dans des systèmes productifs régionaux intégrés et complémentaires, en fonction de ses ressources, de ses compétences, de ses avantages et de ses potentiels propres?

Il s’agirait ainsi de passer progressivement d’une logique de simple intégration des marchés à une logique de co-construction des capacités productives.

Dans cette perspective, la CEDEAO pourrait devenir l’espace d’une nouvelle économie politique de l’intégration fondée sur la distribution de potentiels de croissance inclusive, intégrés et complémentaires entre les États membres, afin d’offrir à leurs populations des opportunités de développement plus équitablement réparties.

L’objectif ne serait pas que tous les pays produisent la même chose. Il serait que chacun puisse participer, selon ses capacités et ses potentiels, à des chaînes de valeur régionales dans lesquelles les avantages comparatifs et compétitifs, les capacités industrielles, les ressources naturelles, les infrastructures, les compétences humaines et les marchés se complètent.

La prospérité d’un État ne serait alors plus perçue comme concurrente de celle de son voisin, mais comme une composante de la compétitivité collective de la région.

 De la CEDEAO des marchés à la CEDEAO des systèmes productifs intégrés

Une telle évolution pourrait conduire à identifier, à l’échelle régionale, de grandes chaînes de valeur stratégiques capables de relier plusieurs économies nationales.

 

  • Agriculture et agro-industrie.
  • Énergie.
  • Mines et transformation locale.
  • Industries pharmaceutiques.
  • Économie numérique.
  • Transport et logistique.
  • Industries manufacturières.
  • Services financiers.

Ces chaînes de valeur pourraient être organisées autour de centres de croissance multipolaires, répartis entre les États membres et connectés par des infrastructures physiques, énergétiques, numériques, logistiques et financières adaptées.

La CEDEAO ne distribuerait évidemment pas administrativement la croissance. Elle contribuerait à créer les conditions permettant de distribuer les potentiels de croissance et, à travers eux, les opportunités de produire, d’investir, de transformer, d’entreprendre, d’innover et de créer des emplois.

C’est cette distribution des opportunités économiques qui pourrait progressivement donner un contenu concret à la solidarité régionale. L’intégration ne serait alors plus seulement mesurée par ce qui circule entre les pays. Elle le serait également par ce que les pays deviennent capables de produire ensemble. La sécurité pourrait alors devenir aussi une politique de développement

Cette approche permettrait également de renouveler profondément la manière dont la CEDEAO aborde les zones fragiles.

Une frontière vulnérable ne devrait plus être regardée uniquement comme un espace à sécuriser. Elle pourrait également être considérée comme un territoire à intégrer économiquement. Une zone exposée au recrutement par des groupes armés pourrait devenir prioritaire pour l’implantation d’activités productives, d’infrastructures économiques, de plateformes logistiques et de mécanismes de financement adaptés aux entrepreneurs locaux.

Les investissements de sécurité pourraient ainsi être articulés avec des investissements productifs. Les cartes de vulnérabilité sécuritaire pourraient être croisées avec les cartes de pauvreté, de chômage, d’enclavement et de potentiel économique. La prévention des conflits deviendrait alors aussi une politique d’investissement, de création d’opportunités et de transformation territoriale.

Dans cette nouvelle approche, sécuriser un territoire ne consisterait plus seulement à y réduire les menaces. Cela consisterait également à augmenter les opportunités.

Appliquer à la CEDEAO la logique de cohérence stratégique du commandement

C’est peut-être ici que votre expérience de chef militaire peut apporter une contribution singulière. Une armée performante ne gagne pas parce qu’elle possède simplement davantage de moyens. Elle est performante lorsque sa doctrine, son organisation, ses compétences, son renseignement, sa logistique, ses équipements, son commandement et ses opérations convergent vers des objectifs clairement définis. Une organisation régionale n’obéit évidemment pas aux mêmes règles qu’une armée. Mais la recherche de cohérence stratégique demeure pertinente.

La CEDEAO dispose d’institutions.

  • Elle dispose de politiques.
  • Elle dispose d’instruments.
  • Elle dispose de compétences.
  • Elle dispose de mécanismes de financement.
  • Elle dispose également d’une légitimité historique construite autour du projet d’intégration régionale.

 

La question est de savoir si tous ces éléments sont aujourd’hui suffisamment alignés sur les défis réels auxquels la région est confrontée.

C’est précisément cette interrogation qui pourrait permettre de soumettre l’action de la CEDEAO au crible du Seuil de Thiam — Seuil de Pertinence Stratégique. Il ne s’agirait pas nécessairement de faire davantage.

Il pourrait d’abord s’agir de faire en sorte que ce que fait la CEDEAO soit mieux relié à ce qu’elle cherche réellement à accomplir.

Le véritable Seuil de Pertinence Stratégique de la CEDEAO

La question centrale de votre mandat pourrait donc ne pas être de savoir si la CEDEAO doit choisir entre sécurité et développement.

Elle pourrait être de savoir comment aligner ses politiques de sécurité, ses objectifs de paix et de respect des droits humains, ses institutions, ses instruments économiques et ses ambitions d’intégration afin que chacun de ces éléments renforce les autres. C’est précisément là que se situe, à mes yeux, son Seuil de Pertinence Stratégique.

Une CEDEAO qui assurerait la sécurité sans créer suffisamment d’opportunités économiques resterait exposée à la reproduction des causes profondes de l’instabilité.

Une CEDEAO qui poursuivrait l’intégration économique sans prendre en compte les fractures sécuritaires, territoriales, sociales et institutionnelles verrait ses ambitions limitées.

Une CEDEAO qui se concentrerait uniquement sur la circulation des marchandises sans organiser la complémentarité des systèmes productifs risquerait de devenir davantage un espace de consommation qu’un espace de production.

Mais une CEDEAO capable d’articuler paix, sécurité, droits humains, gouvernance, transformation productive et intégration économique pourrait franchir un seuil décisif de son histoire.

Mon Général,

 

Votre parcours vous a préparé à comprendre les menaces.

Votre expérience à la tête d’une armée performante vous a également appris que la réussite d’une mission dépend de la cohérence entre une stratégie, les compétences disponibles, les moyens mobilisés, l’organisation mise en place et les réalités du terrain.

Votre nouvelle fonction pourrait vous donner l’occasion de mettre cette culture de la cohérence stratégique au service d’une ambition régionale plus large.

Peut-être est-ce précisément là que votre expérience militaire pourrait rencontrer la vocation économique de la CEDEAO. Non pas pour militariser l’intégration régionale. Mais pour mettre la rigueur de la pensée stratégique au service d’une vision plus large de la sécurité, de l’intégration et du développement.

Une vision dans laquelle protéger un territoire signifie aussi lui donner une économie. Dans laquelle sécuriser une frontière signifie aussi connecter les populations qui vivent de part et d’autre. Dans laquelle prévenir l’extrémisme signifie aussi offrir des perspectives économiques crédibles à la jeunesse. Dans laquelle défendre la stabilité institutionnelle signifie aussi rendre les institutions capables de produire des résultats perceptibles par les citoyens. Dans laquelle intégrer les économies signifie construire des systèmes productifs régionaux complémentaires. Et dans laquelle la coopération entre les États permet d’organiser une distribution de potentiels de croissance inclusive, intégrés et complémentaires, afin d’offrir aux populations ouest-africaines des opportunités de développement plus équitables.

La CEDEAO pourrait alors retrouver pleinement sa vocation originelle tout en répondant aux défis nouveaux de notre époque.

Elle pourrait devenir non seulement une communauté d’États partageant un espace géographique, mais une véritable communauté de destin économique, productif, sécuritaire et humain.

Votre nomination pourrait ainsi porter une signification plus profonde : montrer que la culture de la stratégie et de la cohérence acquise dans le commandement d’une armée performante peut aussi contribuer à remettre une grande institution régionale en capacité d’atteindre les objectifs pour lesquels elle existe.

Et peut-être démontrer qu’en Afrique de l’Ouest, la meilleure politique de sécurité à long terme reste celle qui donne à chaque population, dans chaque territoire et dans chaque État membre, une raison économique, sociale et humaine de croire en l’avenir commun.

C’est, me semble-t-il, l’un des chemins possibles pour conduire la CEDEAO au-dessus de son Seuil de Pertinence Stratégique — le Seuil de Thiam.

Avec mes vœux de plein succès dans cette importante mission au service de l’Afrique de l’Ouest.

 

Dr Papa Demba Thiam

Économiste international

Expert en infrastructures financières de l’industrialisation 

Spécialiste de l’intégration économique régionale par les chaînes de valeur

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