dimanche, juillet 21, 2024
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Faidherbe ou l’insulte mémorielle

par admin

La mort par asphyxie du Noir américain Georges Floyd aux Etats-Unis plus précisément à Minneapolis, a provoqué un peu partout dans le monde, des vagues d’indignations et de protestations. Elle a réveillé en Europe et aux Etats-Unis, ce sentiment antiraciste assoupi qui a débouché sur le déboulonnage de plusieurs statues de figures historiques esclavagistes et colonialistes qui trônent avec morgue dans plusieurs villes.

Le 7 juin 2020, plusieurs milliers de manifestants furax ont déboulonné la statue d’airain du marchand d’esclaves britannique Edward Colston à Bristol, ville du sud-ouest de l’Angleterre, érigée en 1895. Ils l’ont roulée sur plusieurs mètres dans la rue éponyme avant de la jeter dans la rivière Avon.

Le général britannique Edward Cornwallis, connu pour les sévices et mauvais traitements qu’il infligeait aux Amérindiens est tombé de son piédestal 240 ans après sa mort.

En Belgique, ce sont les statues de Léopold II de Belgique, symbole du colonialisme le plus monstrueux, qui ont été attaquées et vandalisées dans plusieurs villes (Tervuren, Hal, Ostende et Ekeren). Ce dernier a mené alors à la baguette l’exploitation du Congo au prix d’une répression sanguinaire avec la mise en place d’un véritable système d’esclavage s’appuyant sur le travail forcé et par la terreur. On vous épargnera les détails des atrocités et des actes de torture inhumains se traduisant par des mains coupées pour contraindre les populations rétives du Congo (actuel RDC) au travail et les 10 millions de Congolais qu’il a exterminés en 23 ans.

A Boston (Massachussetts), une statue de l’explorateur italien Christophe Colomb a été décapitée dans le parc qui porte son nom. A Miami (Floride), des statues qui portent son effigie ont subi la rage des manifestants qui les ont complètement badigeonnées.

A Richmond en Virginie, une statue de Jefferson Davis, le président des Etats confédérés pendant la guerre de Sécession qui a opposé le Sud au Nord abolitionniste de 1861 à 1865, a été déboulonnée. Dans cette même localité, c’est la statue du général sudiste Williams Carter Wickham, esclavagiste, qui a été basculée à terre.

Le 12 août 2017, la statue du général sudiste Robert Edward Lee, pro-esclavagiste, située à Charlottesville, en Virginie, qui a été démantelée dans un climat de tension (entre néo-nazis, suprématistes blancs et antiracistes), a débouché sur un mort et plusieurs dizaines de blessés.

A Prague et à Londres, les statues du Premier ministre britannique Winston Churchill ont été taguées.

Déjà le 9 mars 2015 à l’Université du Cap en Afrique, des étudiants réunis dans le mouvement « Rhodes must fall » (Rhodes doit tomber) demandaient le retrait de la statue de Cecil Rhodes, érigée en 1934 à l’entrée du campus. Après une bataille intense, le 9 avril 2015, la statue de l’archétype du colonialiste anglais et de l’oppression des Blancs sur les Noirs est déboulonnée.

On pourrait citer à l’infini les statues de figures de personnalités historiques racistes, esclavagistes ou colonialistes qui sont en train de subir leurs derniers instants en station debout. Mais si nous avons évoqué toutes ces statues déboulonnées et détruites, c’est pour mieux aborder celle du colon-gouverneur sanguinaire Faidherbe qui trône avec morgue à l’entrée de l’île de Ndar. Je préfère utiliser le mot « Ndar » qui véhicule notre identité propre plutôt que Saint-Louis qui fait référence au Roi croisé de France Louis IX, lequel régna en France de 1226-1270. Même s’il a été une figure légendaire de l’histoire de France et de la Chrétienté jusqu’à prendre le nom de Saint-Louis, même s’il a été un modèle du prince et du chevalier soucieux de l’ordre et de la justice, cela ne doit pas constituer des critères éligibles pour débaptiser Ndar et lui donner le nom d’un souverain de France dont la majeure partie des Sénégalais ignore l’histoire.

Indubitablement, des esprits chagrins, qui vivent encore dans les tréfonds de leur subconscient le colonialisme comme un bienfait, se lèveront pour défendre un soi-disant patrimoine de l’histoire de notre pays. Mais, Faidherbe, loin d’être un patrimoine, symbolise une blessure mémorielle qui, à chaque minute de sa station, suinte ses ignominies indélébiles et exhale ses cruautés fétides.

Depuis fort longtemps, des intellectuels intrépides comme Khadim Ndiaye, Abdou Khadre Gaye Emad et d’autres se sont levés pour exiger le démantèlement de la stèle faidherbienne de Ndar. Si certains Ndar-Ndar et autres Sénégalais, nostalgiques du colonialisme, s’opposent mordicus à toute idée de déboulonnement du plus sanguinaire colon que le Sénégal ait jamais connu, il faut souligner que d’autres Sénéga lais ont fait du combat « Faidherbe doit tomber »

 une œuvre de citoyenneté, de souveraineté, de rectification et d’assainissement de l’histoire du Sénégal ternie par 11 années sanglantes de présence du gouverneur de Ndar sur le territoire sénégalais. Ce tortionnaire sans pitié a dirigé la colonie Sénégal en usant du fer, du feu et de la faim contre les populations rebelles pour obtenir du sang, de la sueur et des larmes. Une chose est sure : l’histoire réelle de Louis-Léon César Faidherbe n’a jamais été enseignée aux Ndar-Ndar voire aux Sénégalais qui se prosternent encore devant sa statue suintante de sang et des larmes séculaires de nos grands-pères résistants.

Aujourd’hui, tout un tas de mythes (mensonges au sens grec du terme) est construit autour de Faidherbe. Certains de ses admirateurs soutiennent naïvement que c’est le père de l’Etat moderne du Sénégal pour qu’on lui trouve une statue, une place et un pont baptisés en son nom. Même dans la capitale Dakar, Faidherbe est plus que vénéré avec une avenue célèbre, un hôtel et une pharmacie qui portent son nom. Heureusement que Iba Der Thiam, devenu ministre de l’Education sous le règne d’Abdou Diouf, a débaptisé, avec son projet « Ecole nouvelle », le lycée Faidherbe en lui donnant le nom du marabout-guerrier Cheikh Omar Foutiyou Tall.

Ce qui sous-tend le jumelage servile Ndar-Lille matérialisé depuis 1978, c’est parce que Louis-Léon César Faidherbe, y a vu le jour le 3 juin 1818. D’ailleurs pour lui rendre hommage, une statue équestre, située sur la place Richebé à Lille, y a été érigée depuis en 1896. Si au Sénégal certains anticolonialistes, minoritairement, portent inlassablement le combat « Faidherbe doit tomber », en France, l’association Survie Nord, le Collectif Afrique, l’Atelier d’histoire critique, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires et le Collectif sénégalais contre la célébration de Faidherbe se battent pour déboulonner ladite statue, symbole de la pérennisation et de la valorisation de l’entreprise de négation humaine appelée pudiquement colonisation. C’est pourquoi, lors du bicentenaire de la naissance où Lille célébrait Faidherbe pour avoir résisté et défendu « courageusement », pendant trois mois, la France de l’invasion prussienne en 1870, ces associations susnommées ont dénoncé l’invasion africaine pendant plusieurs décennies dudit Général, patriote chez lui et bandit en Afrique. Ainsi elles ont demandé « le retrait de la statue de Louis Faidherbe et de tous les symboles qui glorifient le colonialisme dans les espaces publics lillois et qu’à leur place, hommage soit rendu aux victimes de la colonisation et à celles et ceux qui y ont héroïquement résisté ».

Aujourd’hui, rien ne s’oppose à ce que la statue provocante du sanguinaire Faidherbe soit déboulonnée et jetée à la mer. Pour certains esprits, Faidherbe est avec Mame Coumba Bang, les mânes protecteurs qui veillent sur Ndar. Que ceux-là qui défendent nostalgiquement le persécuteur de leurs grands-pères nous disent pourquoi, dans la nuit du 13 au 14 août 1983, les autorités sénégalaises ont fait enlever la statue de Faidherbe se trouvant en face du palais de la présidence de la République, dans le jardin du bâtiment qui abrite l’actuelle maison militaire de la présidence ? C’était une insulte à l’endroit de notre souveraineté incarnée par le palais présidentiel.

Les Ndar-Ndar ou autres Sénégalais qui tiennent encore à grand-père Faidherbe, parce qu’ignorant que ce dernier a massacré, au nom de la pacification et de la mission civilisatrice des races inférieures par celles supérieures, leurs vrais grands-pères, doivent être édifiés sur ce personnage inhumain qui, nonobstant ses crimes abjects, continue de fasciner une partie de la descendance de ses victimes.

À suivre…

sgueye@seneplus.com

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