Notre pays est remarquable. Il suffit parfois d’une vidéo de quelques secondes, d’un mème sur les réseaux sociaux, pour que la nation entière entre en ébullition morale. Cette semaine, l’objet de notre indignation collective avait des moustaches. Des chatons, de petits félins propulsés au rang de sujet d’Etat.
La Direction des Parcs nationaux a publié un communiqué officiel pour condamner la diffusion d’images montrant l’utilisation de chatons dans des pratiques à caractère mystique lors d’un combat de lutte. Le document rappelle avec gravité, les principes de protection animale, les textes en vigueur, les conventions internationales ratifiées par le Sénégal et les sanctions encourues. À lire le communiqué, on pourrait presque croire que les chatons sont devenus les derniers remparts de notre civilisation.
L’affaire mérite certes d’être dénoncée. Aucun être vivant ne devrait servir d’accessoire à des mises en scène superstitieuses ou à des démonstrations de pouvoir censées convoquer des forces invisibles. Le respect du vivant est un marqueur élémentaire de civilisation. La manière dont une société traite les êtres vulnérables dit toujours quelque chose de sa propre maturité. Une communauté capable de respecter ce qui est faible développe généralement une meilleure disposition à protéger ce qui est fragile.
Subitement, le Sénégal s’est découvert une âme de défenseur universel des animaux. Les citoyens qui traversent chaque matin des rues où des chevaux, la plupart du temps faméliques, tirent des charrettes jusqu’à l’épuisement, portant des charges à faire vaciller un camion, où les moutons sont transportés dans des conditions parfois indignes.
Et puisqu’il est question de compassion animale, peut-être conviendrait-il d’élargir le cercle des indignations. Aux chatons médiatiques pourraient s’ajouter les armées de chiens qui errent dans nos villes, le pelage ravagé par la gale, les côtes saillantes comme des aveux d’abandon collectif. Ceux-là ont le tort de souffrir hors caméra. Ils ne bénéficient ni de communiqué solennel ni de débats enflammés. Souvenez-vous des oiseaux jadis capturés puis relâchés par un ministre de la République en quête d’une image symbolique, ce ne fut pas tant leur sort qui suscita l’émotion publique que celui des vendeurs privés de leur gagne-pain. Les oiseaux, eux, eurent le mauvais goût de disparaître discrètement du débat, comme s’ils avaient compris que leur survie pesait moins lourd dans la balance de l’opinion que les conséquences économiques de leur envol médiatisé. L’affaire avait un avantage considérable puisqu’elle était estampillée protocole républicain.
L’indifférence envers les animaux est-elle due au fait qu’ils ont un avantage extraordinaire sur les humains du fait qu’ils ne votent pas, ne contestent pas, ne publient pas de tribunes et ne réclament pas d’augmentation de salaire.
Et voilà que deux chatons réussissent l’exploit d’ouvrir un débat national sur la souffrance animale.
Car jusqu’ici, il semblait admis que l’animal était une créature dotée d’une fonction essentiellement utilitaire, appelée à tirer, porter, transporter, nourrir, distraire ou servir de sacrifice. Son bien-être apparaissait souvent comme une considération secondaire, voire décorative. Hier, la Fédération sénégalaise de lutte a condamné les faits impliquant le lutteur Reug Reug, accusé d’avoir utilisé des chatons dans le cadre de préparatifs mystiques avant son combat du 7 juin 2026. Prenant acte de ses excuses publiques, elle lui a néanmoins infligé une retenue de 10 % sur les sommes qui lui sont dues et une suspension de six mois, dont trois mois ferme et trois avec sursis. La Fédération affirme vouloir préserver l’image de la lutte, faire respecter les règles et rappeler l’obligation de protéger le bien-être animal.
Un autre cas cité dans la presse et sur les réseaux concerne Ama Baldé. Des images et vidéos ont circulé montrant le lutteur se présentant avec un serpent de grande taille, présenté comme un boa ou un python, dans le cadre de sa préparation mystique et de son entrée dans l’arène. Cette pratique avait suscité à l’époque, de nombreuses réactions et un débat sur les limites des rituels dans la lutte sénégalaise. Le lutteur avait été sanctionné par le Comité National de Gestion de la lutte.
L’épisode révèle surtout cette caractéristique bien sénégalaise qui est notre passion pour l’indignation sélective. Nous possédons un talent artistique pour repérer une faute visible tout en ignorant les montagnes de contradictions qui l’entourent. Dans certains commentaires publiés sur les réseaux sociaux, les internautes exigent des sanctions exemplaires, des poursuites judiciaires, des exclusions et même des peines que le Code pénal lui-même n’aurait jamais osé imaginer. Le chaton est soudain devenu plus sacré que certaines valeurs républicaines.
Il faut cependant saluer le mérite pédagogique du communiqué des Parcs nationaux car la question du bien-être animal reste souvent marginale. Il rappelle opportunément qu’un animal n’est ni un talisman, ni un objet de décoration ésotérique, ni un instrument destiné à impressionner les foules et que la protection de la faune ne relève pas uniquement de la sensibilité individuelle mais du droit. Cela mérite d’être souligné. Le véritable enseignement de cette affaire dépasse largement le cas des félins miniatures exhibés dans une arène.
Encore faut-il éviter de transformer cette prise de conscience en gigantesque théâtre d’hypocrisie. Si nous voulons vraiment protéger les animaux, il faudra observer les marchés, les élevages, les transports, certaines pratiques de divertissement et quantité d’habitudes que nous avons normalisées. Autrement dit, il faudra accepter que le problème ne commence pas avec deux chatons aperçus dans une arène de lutte. Et qu’il ne se termine certainement pas avec un communiqué.
La lutte sénégalaise, quant à elle, survivra probablement à cette polémique. Elle a traversé des controverses autrement plus sérieuses. Les marabouts continueront à promettre l’invincibilité. Les lutteurs continueront à rechercher toutes les protections imaginables. Les supporters continueront à croire que la victoire dépend autant des muscles que des mystères.
Aujourd’hui les chatons. Hier autre chose. Demain probablement un perroquet soupçonné d’influencer les résultats d’un combat. Qui sait ? À ce rythme, la Direction des Parcs nationaux finira peut-être par créer une cellule spéciale de protection des animaux mystiques, avec un numéro vert, un observatoire permanent et un programme national de réinsertion des chats victimes de sorcellerie sportive.
Et puisque la Direction des Parcs nationaux se découvre une vocation de gardienne vigilante de la cause animale, peut-être serait-il utile qu’elle jette également un regard sur l’état de ses propres vitrines. Le Parc forestier et zoologique de Hann, longtemps présenté comme le « poumon vert » de Dakar et un haut lieu d’éducation environnementale, fait depuis plusieurs années l’objet de critiques récurrentes concernant sa dégradation, le vieillissement de ses infrastructures, le dépérissement d’une partie de son patrimoine végétal et l’insuffisance de son entretien. Des voix citoyennes évoquent régulièrement un parc « en train de mourir », tandis que les autorités elles-mêmes reconnaissent périodiquement la nécessité de mesures de sauvegarde et de réhabilitation. Dès lors, l’on serait tenté de suggérer, avec toute la déférence républicaine requise, qu’avant de traquer les sorciers de chatons dans les arènes de lutte, l’administration pourrait aussi s’assurer que le plus célèbre parc urbain du pays ne continue pas à se dégrader sous les regards attendris de ceux qui en ont officiellement la garde.
Car il est tout de même cocasse que des minous fassent l’objet d’un communiqué officiel, avant que le parc lui-même ne bénéficie d’un sérieux coup de balai. Ce jour-là, assurément, les animaux regarderont les humains avec cette expression mystérieuse qu’ils arborent depuis des siècles, en pensant très fort et en se disant : « finalement, les créatures les plus étranges de cette histoire, ce n’est peut-être pas nous. »
Sud quotidien
