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Home»A la Une»«Il y a une rupture entre la jeunesse urbaine et le pouvoir»
A la Une

«Il y a une rupture entre la jeunesse urbaine et le pouvoir»

Par Dakar Matin31 août 2021Aucun commentaire
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Mamadou Wane dit «Mao», sociologue, expert en analyse politique et sociale, par ailleurs un des acteurs des événements de mai 1968, jette un regard sur la contestation au Sénégal. Pour lui, le contexte a changé, mais les motivations restent les mêmes : une jeunesse qui ne se retrouve pas dans la gestion de l’appareil étatique.

Vous êtes un des principaux acteurs des évènements de mai 1968, la première contestation d’après les indépendances. Plusieurs années après, quelle lecture pouvez-vous faire des manifestations et contestations qui deviennent de plus en plus un moyen de pression ?

Paradoxalement que cela puisse être, j’ai encore la nostalgie de «mai 68». Parce qu’il fut le premier mouvement politique, social après l’indépendance. L’évènement était planétaire. Mais, contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas du mimétisme. A l’époque, il n’y avait même pas de médias. Le contexte était aussi différent. Le nôtre était à l’époque du parti unique. On n’avait pas le droit d’association. Il n’y avait pas la liberté publique et politique… «Mai 68» est parti de la jeune intelligentsia en herbe qui était à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et les lycéens qui constituaient le dernier bastion de résistance démocratique citoyen. Mai 68 montrait aussi qu’il y avait quelque chose d’inachevé dans notre processus d’indépendance. C’était la première révolte contre le néocolonialisme français. C’était aussi une sorte de révolution culturelle. Nous jeunes, nous étions étouffés sous l’idéologie dominante à la fois féodale dans les familles et des rapports politiques des régimes autoritaires. C’était une révolte généralisée qui avait touché tous les secteurs. Comparativement à aujourd’hui, ce qu’on peut dire, si on fait la comparaison avec les événements de mars 2021 et mai 68, nous partagions plusieurs points. Tous les deux sont passés par la jeunesse. Il y a aussi le refus de l’injustice, de l’Etat policier, l’Etat de droit encore inachevé et de l’Etat qui ne se comporte pas comme garant de l’intérêt général, mais comme garant d’intérêts d’un clic au pouvoir. C’est aussi le même discours. A l’époque, on entendait «force restera à la loi» et ensuite on nous disait être téléguidés de l’étranger, de Moscou, par exemple. Cependant, la jeunesse, à l’époque, était beaucoup plus idéologique. Les Sénégalais sont épris de justice et de démocratie. Il y a une rupture entre la jeunesse urbaine et le pouvoir. La jeunesse d’aujourd’hui est moins idéologique, mais elle à une conscience politique citoyenne.

La jeunesse actuelle n’est-elle pas beaucoup plus violente que votre génération ?

Il y a eu tout le temps des violences dans les revendications politiques et démocratiques. La violence des opprimés, c’est une violence de résistance par rapport à la structure de la société elle-même qui a des germes de production de la violence. Les inégalités sociales produisent de la violence. Quand on est dans une économie de survie, la violence est latente. Les gens sortent, attaquent, mais ils ne sont pas armés. Il y a une démystification de l’autorité de l’Etat. L’Etat a perdu une grande partie de son autorité depuis mars 2021. Le mouvement de mars (2021) a sonné le glas des mesures autoritaires. Maintenant, ce qu’on appelle la violence de l’opprimé, ceux qui pensent qu’ils ont été privés de leur droit démocratique, civique, va aller crescendo. Les gens ne vont plus se laisser faire. Les réseaux sociaux en sont pour quelque chose. Nous, à l’époque, il n’y avait pas de journal. Il n’y avait que le journal gouvernemental, l’ancêtre du Soleil. En mai 68, c’est dans la clandestinité qu’on distribuait des tracts, avec une machine qu’on déplaçait souvent. Alors qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, les gens peuvent se rassembler, envoyer des messages à la seconde. C’est un phénomène accélérateur.

Ces jeunes qui investissent très souvent la rue ne peuvent-ils pas constituer une menace pour la stabilité étatique ?

C’est très clair. J’ai peur de l’effritement de l’autorité de l’Etat. Les gens ne font pas très attention mais, vraiment, ce qui s’est passé à Kabul peut se passer aussi dans notre région. Malheureusement, ceux qui sont aujourd’hui les manageurs de l’Etat, l’ont tellement affaibli parce qu’ils veulent rester coûte que coûte au pouvoir que finalement l’Etat est en danger. C’est très grave. Les gens ne font pas très attention. Il ne faut pas que nous perdions l’Etat en tant qu’instrument garant de l’intérêt général, de stabilité du pays, la sécurité de tout le monde, pas seulement d’une petite minorité, il faut revenir à des modalités pour renforcer l’hégémonie de l’Etat, pour garantir la sécurité de tout le monde mais aussi la répartition équitable des ressources.

Fatou NDIAYE

Dakar Matin
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