Alors que la communication officielle vante une transparence exemplaire à l’ère des premières gouttes de pétrole de Sangomar et du gaz de GTA, un document explosif émanant des instances internationales de l’Itie vient jeter un froid polaire. Loin des discours triomphalistes, le Conseil d’administration de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives a formulé un véritable ultimatum assorti de onze injonctions salées au Sénégal. Au centre de ce coup de semonce : les zones d’ombre financières entourant Petrosen et le flou entretenu autour des Personnes politiquement exposées (Pep).
Le vernis de la bonne gouvernance extractive est en train de se craqueler. Habitué aux satisfecit diplomatiques, l’État du Sénégal se retrouve sous la menace d’un réalignement brutal de son statut international. Dans les méandres du dernier rapport de validation de l’Itie, les experts ont consigné un constat alarmant que les canaux officiels se sont bien gardés de vulgariser : le système de contrôle des revenus pétro-gaziers et de l’actionnariat réel des entreprises sous-traitantes présente de dangereuses failles structurelles.
Le « trou noir » des recettes de Petrosen Trading
C’est le premier gros pavé dans la mare. Avec l’entrée du Sénégal dans le cercle des pays producteurs d’hydrocarbures, la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen) est devenue le poumon financier du pays. Pourtant, l’évaluation internationale pointe une absence totale de traçabilité sur la commercialisation exacte des parts de pétrole et de gaz revenant à l’État.
Les auditeurs internationaux dénoncent l’impossibilité de réconcilier de manière indépendante les volumes enlevés par les traders internationaux et les montants réellement encaissés par Petrosen Trading & Services. Plus grave encore, les déductions financières et les frais d’opération prélevés en amont par les compagnies pétrolières et les filiales du groupe national échappent à toute vérification citoyenne. En clair, l’argent circule dans des canaux financiers sans que personne ne soit en mesure de certifier que chaque franc généré par l’or noir national atterrit effectivement dans les caisses du Trésor public.
Le verrou des Pep et le spectre des prête-noms
L’autre volet incriminé touche directement au cœur des élites politiques. Le rapport met à nu les défaillances du Registre des bénéficiaires effectifs (BE), censé identifier les personnes physiques qui possèdent ou contrôlent en dernier ressort les compagnies opérant dans le secteur extractif. Malgré les promesses de rupture et les réformes réglementaires, le registre demeure largement verrouillé ou expurgé de ses données stratégiques.
L’Itie pointe du doigt l’absence de mécanismes de contrôle croisé capables de traquer les Personnes politiquement exposées (Pep). Ministres, directeurs généraux, hauts fonctionnaires ou leurs proches parents continuent d’évoluer dans un flou artistique qui favorise l’usage de sociétés écrans et de prête-noms. L’instance internationale exige des garanties fermes et des vérifications poussées pour empêcher que des décideurs publics ne captent en sous-main des contrats de sous-traitance logistique, des permis miniers ou des participations financières à l’abri des regards.
L’ultimatum des 11 directives : La souveraineté sous surveillance
Pour éviter une rétrogradation internationale qui entacherait la signature du pays auprès des bailleurs de fonds, le Sénégal se voit imposer un calendrier serré pour exécuter onze actions correctives d’urgence. Celles-ci exigent la publication intégrale et sans restriction de tous les contrats extractifs et de leurs avenants secrets, la traçabilité rigoureuse des redevances minières devant revenir aux collectivités locales spoliées du Sénégal oriental, ainsi qu’un audit approfondi de la Cour des comptes sur la collecte des recettes.
L’Itie exige également des sanctions concrètes contre les entreprises candidates aux marchés publics qui refuseraient de déclarer leurs véritables propriétaires. Alors que le débat national reste saturé par les polémiques politiciennes quotidiennes, cette mise en demeure internationale rappelle une vérité crue : sans une clarté absolue sur les flux financiers de Petrosen et sur l’identité de ceux qui s’enrichissent dans l’ombre du secteur extractif, la promesse d’une souveraineté sur les ressources naturelles ne restera qu’un rêve.
Samba THIAM, LES ECHOS

