« L’habitude est une seconde nature », écrivait Blaise Pascal, ajoutant aussitôt que la nature peut elle-même devenir une première habitude. Rarement cette pensée aura autant résonné avec l’air du temps que dans la controverse née sur les réseaux sociaux autour de l’utilisation du papier de ciment pour emballer le dibi.
Le dibi, cette viande savamment assaisonnée et grillée au feu de bois, servie traditionnellement enveloppée dans du papier de ciment, dissimule en réalité un danger insidieux pour la santé publique. Ce papier, destiné à l’industrie du bâtiment, contient des encres industrielles, des colles, des agents imperméabilisants et parfois même des résidus de ciment. Sous l’effet combiné de la chaleur et du gras, ces substances peuvent migrer vers la viande et contaminer l’aliment. Interpellés sur la question, certains propriétaires de grilladeries reconnaissent être conscients de ce risque silencieux, longtemps banalisé au nom de la tradition.
Sur les réseaux sociaux, la polémique enfle. D’un côté, ceux qui plaident pour la raison, prêts à se conformer aux recommandations sanitaires au nom de la santé publique. De l’autre, des défenseurs d’une pratique héritée, invoquant sans retenue la force de l’habitude et la charge émotionnelle qui y est attachée. Pour eux, renoncer au papier de ciment serait presque une trahison : celle d’un rituel populaire, d’un souvenir d’enfance, d’un lien affectif avec le passé. La pratique est si profondément ancrée dans les usages sénégalais que le mot dibiterie, dérivé de dibi, a trouvé sa place dans le dictionnaire français, sous l’impulsion de Léopold Sédar Senghor.
Le dibi et le papier de ciment relèvent ainsi de la madeleine de Proust : l’un semble inconcevable sans l’autre. Mieux encore, la question devient presque existentielle. Malgré la preuve désormais établie du danger sanitaire, certains revendiquent le maintien de cette pratique, érigeant l’habitude en principe intangible, voire en marqueur identitaire.
Derrière cette controverse culinaire se dessine une opposition plus profonde : celle entre la fidélité aux traditions et l’exigence de protection de la vie. Une confrontation entre nostalgie et responsabilité, où la santé publique s’impose comme l’arbitre… voire le libre arbitre.
Moussa DIOP

