Avec la mort de Seyni Awa Camara, c’est une tombe qui va rejoindre une tombe. Elle était un mystère, et continue de l’être pour beaucoup qui s’arrêtaient à lire en elle sa légende. Avec sa mort, le 25 janvier dernier, son oeuvre reste pour témoigner ce qu’elle a en fait toujours été : une artiste
Feue Seyni Awa Camara avait de ces histoires épiques qu’on raconte dans les fables. La légende raconte que la femme décédée à 81 ans, lundi 25 janvier passé, a été enlevé par les esprits en pleine forêt. On dit que la fillette était avec ses jumeaux, elle étant la seule fille du quadruplé. Elle reviendrait de ce curieux kidnapping des mois plus tard, armée d’une figurine, des sciences de la sculpture céramique et d’un silence qui appuie le mythe. Son don va se révéler d’abord quand, pour cet art a priori banal dans sa Casamance natale, la jeune Seyni Awa Camara sculpte et plonge des statuettes dans le bûcher, en cachette. Les rumeurs commentent une illumination, une justesse, un génie, un mythe, une âme supérieure.
Au-delà de cet « épisode », dont on ne sait toujours si c’est fabuleux ou historique, demeure l’artiste Seyni Awa Camara. Son oeuvre de sculptrice céramiste contemporaine reste comme témoignage d’un talent singulier. « Elle a renouvelé la poterie traditionnelle africaine en répondant d’une pratique transnationale. Son audience était internationale », décrypte le critique d’art Massamba Mbaye, ramenant les passions autour de la défunte au ras du sol. Pour Oumar Sall (Umàr Sali), auteur et critique d’art, il y a une part de nous-mêmes qui se reflète dans chacune des sculptures de la Potière de Casamance. Sa perspective à plusieurs têtes, pense-t-il, nous rappelle que l’identité est plurielle et mouvante. « Nous lui devons une immense gratitude pour ces multiples visages qu’elle a donnés aux invisibles, ces figures qui, désormais immobiles, continuent de nous observer et de porter le sacré au coeur de notre quotidien », fait observer Umàr Sali, qui décrit là une fonction et un legs artistiques dans toute leur régularité.
Le fait : Seyni Awa Camara est une artiste
Seyni Awa Camara demeure une artiste. Ses pièces l’ont fait connaître dans le monde. Quand, à la fin des années 1980, l’historien de l’art et collectionneur français Jean-Hubert Martin et André Magnin exposent la potière à Paris, le monde de l’art salive.
Les puristes exultent de découvrir une artiste authentique qui augurait de belles cotes sur le marché de l’art. Ils ne s’y tromperont pas. Paris, New York, Bruxelles, Genève … ont accueilli ses sculptures céramiques. Des livres ont décodé son art. « Solitude d’argile » de l’anthropologue Michèle Odeye-Finzi, notamment. L’artiste pluridisciplinaire Fatou Kandé Senghor nous l’a présentée au travers du film documentaire « Giving Birth », ainsi que le dramaturge Francesco Biamonte dans un documentaire sonore « Seyni Awa Camara, éclosion d’une légende ». Ce sont toutes des personnes qui l’ont approchée, à Bignona où elle habitait. Seynabou Guèye a été chez Seyni Awa Camara, en 2024. « La municipalité de Bignona n’avait pas réellement connaissance de sa stature, je crois. Ils étaient ébahis quand le corps diplomatique défilait là-bas », se souvient la directrice de la Galerie Ourrouss, qui a monté une expo de 18 pièces de la potière au terme de la visite (Réalités d’un mythe, janvier 2025). Pour S. Guèye, Seyni Awa Camara, par « son oeuvre magnifique », était une continuatrice des totems caractéristiques du Nil, du Niger, du Mali impérial, etc. Pourquoi s’était-elle cloîtrée à Bignona ? Seyni Awa Camara a raconté à S. Gueye qu’elle était dégoûtée des voyages et sorties après avoir été escroquée lors d’un séjour en Belgique.
« Il y a tout un mythe. On a enflé les rumeurs en disant qu’elle ne réalisait pas les poteries en fait, que c’était une sorcière possédée. Mais son talent est certain. Ses enfants allaient acheter l’argile, mais à 80 ans elle en vérifiait elle-même la qualité, tâtait et validait », témoigne la galeriste. Seynabou Guèye se rappelle une dame chaleureuse, très humaine, humble. « Dans son vestibule, elle avait une table de légumes du jour. Elle devait les vendre, mais elle les offrait aux ménagères plus modestes », confie-t-elle.
Carla Gueye, artiste visuelle de 29 ans, a eu la chance d’approcher la défunte artiste, durant la résidence qui a donné l’expo collective « Comme un oeil qui voudrait voir » (mai 2024). « Seyni Awa et sa famille ont été sensibles que je travaille avec mes mains. Ils m’ont invitée, après cette première visite, à faire quelque chose avec la terre. Au début, elle attendait que je parte déjeuner pour venir regarder ce que je fais. Ensuite, elle m’a rejointe, a travaillé avec moi et commentait. La famille me répétait que j’étais la seule qui ait travaillé avec elle », racontait avec fierté Carla Guèye.
Pour Carla Guèye, Seyni Awa Camara est une personnalité féminine forte qui porte un réel propos sur la maternité, l’intime et la féminité. « Ce qui a une résonance » avec ce qu’elle fait. La galeriste Seynabou Guèye suggère, en vertu du symbole qu’elle représente, que l’État acquière ses oeuvres et érige un musée.
Par Mamadou Oumar KAMARA

