Tant que les critiques, litanies et autres narratifs de l’apprenti tailleur n’étaient dirigés que contre le président de Pastef/Les Patriotes, le Premier ministre Ousmane Sonko, personne n’y trouvait à redire. Faisant ainsi croire au jeune « chroniqueur » qu’il pouvait tout se permettre : attaquant à tout-va, se défoulant avec la même désinvolture et le même manque de respect. Seulement voilà, tout semble avoir basculé depuis le vendredi 16 janvier qui a vu le « phénomène Nguer » s’en prendre à ceux qui l’ont couvé, aidé, soutenu et placé en position de confiance. Exactement à l’image de la fable d’Ésope, « Le Laboureur et le Serpent », où un homme sauve un serpent gelé en le plaçant contre son sein, pour finalement être mordu dès que l’animal retrouve ses forces. Le « meilleur chroniqueur » de l’année a donc pris de l’assurance. Il a poussé des ailes.
Bombe le torse. Tutoie des professionnels. Veut s’affranchir et revendique désormais sa place. « Prenez vos micros et partez. C’est vous qui avez besoin de moi. Parce que c’est avec mes vidéos qu’on paie vos salaires », a-t-il lancé au groupe de journalistes venus assister à sa conférence de presse. Cette sortie a provoqué un tollé national, choquant et stupéfiant plusieurs confrères. Trop tard car le mal est déjà fait. « C’est foutu », lâche, dépité, un jeune confrère qui dit avoir vécu l’humiliation de sa vie : être en face de quelqu’un qui vous envahit et qui vous dicte désormais la conduite à tenir. « Abdou Nguer dépasse toutes les limites. Il commence par nous dire qu’il partage avec nous le terrain, puis finit par nous administrer une leçon, en nous indiquant clairement ce qu’il faut dire et faire », renchérit une autre consœur, relevant avoir été la première à quitter la salle lorsqu’elle a compris que la situation allait dégénérer. « Que voulez-vous ?
Quand on accepte n’importe qui sur nos plateaux et qu’on laisse n’importe qui entrer dans nos rédactions, il n’est pas surprenant d’en arriver là », commente un doyen de la profession, qui s’empresse d’ajouter : « Malheureusement, plus personne ne défend la corporation. Tout le monde laisse faire. Conséquence : nous sommes l’un des rares pays au monde où quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire peut être invité pour analyser et commenter l’actualité politique et économique ».
En réalité, Abdou Nguer et ses semblables ne sont que le résultat de toutes les dérives et du laisser-aller constatés depuis de nombreuses années dans la profession. Un métier où les vrais professionnels sont à l’étroit, humiliés et discrédités. Cela se comprend, puisque lui, qui n’a pas étudié et présente donc des limites objectives, a pu se faire une place, dès lors tout le monde peut désormais prétendre exercer ce métier. Un parti politique qui prône les valeurs vient même de l’emmener avec lui en tournée, tous frais payés. Preuve du basculement incroyable qu’a pris le Sénégal. Que cherche ce parti ? Faire dire au chroniqueur, sur les plateaux, ce que son président n’ose jamais dire publiquement. Et pourtant, nous sommes loin du bout du tunnel. Car des médias parmi les plus respectables du pays continuent de s’illustrer sur le terrain favori de ceux qui sont entrés par effraction dans le métier : le sensationnel et l’exagération. Sinon, comment comprendre la mobilisation, hier, de tout un groupe de presse autour d’enfants américains qui seraient battus dans l’un des « daara » de notre pays ?
D’abord, le journal. Ensuite, la radio, à travers une revue de presse au ton manifestement orienté. C’est quoi le projet ? Pousser l’Amérique de l’imprévisible Trump à réagir, après les sanctions déjà actées contre le Sénégal (Usaid, refus de visas) ? Difficile à dire. Toujours est-il que ce traitement a eu le mérite de nous renseigner l’ampleur des immenses défis qui nous restent encore à relever.
abdoulaye.diallo@lesoleil.sn

