Un silence assourdissant règne à Tambacounda depuis 2017, avec l’arrêt du train. Autrefois poumon économique et trait d’union entre les territoires, le chemin de fer se réduit désormais à des rails rouillés, des quais désertés et des travaux de réhabilitation sans fin. Aujourd’hui, l’annonce d’une relance ravive l’espoir de cheminots quasi désoeuvrés, des habitants de la ville et des commerçants de la gare.
D’un point de l’horizon, on voit les rails fissurer la terre de Tambacounda et serpenter d’ouest en est la ville. Ils forment au coeur de la commune un enchevêtrement métallique avec comme point culminant l’enceinte de la gare. Celle-ci située au coeur de la commune à proximité de la Gouvernance donne tout son charme à la région qui fut à une période pas si lointaine un carrefour ferroviaire. Composée de trois édifices, le bâtiment de la gare, l’hôtel de la gare et le dépôt, la gare ferroviaire de Tambacounda grouille de son beau monde en ce mercredi matin 4 février. À la veille de la visite du président de la République dans la ville, les travaux de nettoyage et de réfection vont bon train. Mais point de passagers, de wagons ou de trains qui sifflent.
Rails rouillés, quais désertés…
Les rails sont là, immobiles, rongés par la rouille et le temps. Pour Papa Massiry Keita, le silence, excepté ce remue-ménage de circonstances, a remplacé le fracas des wagons et les appels pressés des voyageurs. « L’arrêt du train est intervenu ici le 14 mars 2017. Depuis lors, nous n’avons plus vu le train dépasser la gare », glisse, le chef de Dépôt et Mouvement, le regard perdu sur les quais désertés. Ses mots sonnent comme un constat amer, presque une oraison funèbre, car pour lui, le train ne constitue pas seulement un moyen de transport, mais une artère vitale pour Tambacounda et toutes les villes où il passait. « Le train partait de Dakar en sillonnant les villes de Thiès, Kaolack, Saint-Louis, Guinguinéo et arrivait à Tamba avant de poursuivre son trajet jusqu’à Bamako. Par exemple, en partant de Kaoloack au niveau du Port, il apportait pas mal de biens aux villages environnants », témoigne-t-il, soulignant l’impact des chemins de fer jadis sur l’économie de la région.
Derrière le bâtiment de la gare, sur la voie ferrée, des cheminots en tenues orange fluorescentes s’activent à poser de nouveaux rails et à consolider les balustrades de pierres. Là se dresse un seul et unique vieux wagon rongé par la rouille. Il trône dans cet espace terne comme l’unique relique laissée à Tambacounda par Trans-rail, la défunte société ferroviaire. Cette dernière, selon Papa Massiry Keita, avait connu, dans un premier temps, l’arrêt du Train express en 2009. « À partir de cette date, il n’y avait plus de transports de passagers, mais uniquement de marchandises. Mais c’est depuis 2017 qu’on n’a plus revu de train à Tambacounda », ajoute-t-il. Ce qui apparait terrible pour Aboubacar Guindo. « L’industrie ferroviaire n’est peut-être pas quelque chose de grand aux yeux de certains, mais l’arrêt des rails est une catastrophe pour tout le pays, et particulièrement pour Tamba », tranche le chef de district de Tamba.
Un âge d’or regretté
Depuis 2009, souligne-t-il, toute l’économie qui gravitait autour du rail s’est peu à peu éteinte. « Il y a une nette diminution des emplois, des activités commerciales », a-t-il dit, et d’ajouter : « Et nous, à la gare, nous nous tournons les pouces. » Selon lui, si l’arrêt du train n’a pas eu un gros impact sur leur emploi, car continuant toujours de percevoir leur salaire, l’activité au ralenti ne lui plaît guère, ni à ses collègues. « Nous sommes nostalgiques du train », assure-t-il. Son témoignage trouve écho chez le vieux Souleymane Diakhaté, fonctionnaire à la retraite depuis 2007. Ce Tambacoundois se souvient de son enfance et du train qui symbolisait pour toute une génération l’ouverture, la réussite et l’espoir. « Dans les années 70, Tambacounda n’avait même pas de lycée. Tous les élèves qui obtenaient le brevet étaient orientés ailleurs, et ils prenaient le train. À cette époque, la gare était le coeur battant de la ville », se rappelle-t-il. Selon lui, il y avait neuf à dix trains qui passaient, créant autour des quais un commerce florissant qui faisait vivre des familles entières. « Beaucoup de personnalités de cette région ont réussi grâce à cela. Leurs mères vendaient à la gare et gagnaient de quoi renforcer le revenu familial », souligne-t-il, se rappelant qu’à l’arrivée du train, commerçants et clients affluaient.
« Sur le plan économique, c’était extrêmement rentable. Tous les marchés venaient s’approvisionner ici », insiste-t-il. Parmi ces pères et mères de famille qui s’activaient figure la dame Dior Amar. Depuis l’arrêt du train, elle continue de cuisiner auprès de la gare pour les quelques clients qui subsistent. Debout sous son abri de fortune, elle s’active autour du déjeuner. Du riz au poisson. À ses côtés, une calebasse de riz cru, des poignées de légumes fraîchement lavés, disposés près d’une bonbonne de gaz déjà allumée, donnent la mesure du rituel. Au centre, une grosse marmite d’huile chauffe lentement, exhalant une odeur familière, vestige d’un temps où le passage des trains assurait l’affluence et la vie autour des quais. Dans cette atmosphère, elle se rappelle des marmites toujours pleines. « Je cuisinais plus de 20 kilos par jour et tout s’écoulait. Le train faisait vivre nos foyers. », commente-t-elle. Aujourd’hui, elle s’impatiente du retour du train. « Ah, j’espère que ce sera pour bientôt. Le retour du train sera vraiment bénéfique pour Tambacounda », a-t-elle dit, pleine d’espoir.
Une relance tant attendue
De fait, à Tambacounda, la volonté de relance des chemins de fer ravive les espoirs. Les travaux de relance autrefois entamés en 2021 avec les travaux de réhabilitation de la voie avaient déjà connu un premier succès en 2022 avec l’entrée à nouveau d’un train dans la gare. Souleymane Diakhaté se souvient de cet essai qui avait, selon lui, suscité un vrai engouement chez la population. « Lorsque le train a sifflé ce jour-là, tout le monde a couru à la gare. Moi-même, j’y suis allé. Nous étions nostalgiques », sourit-il. Pour lui, comme pour beaucoup de Tambacoundois, le chemin de fer demeure une part de l’identité locale. « Tamba, comme Thiès, a besoin du train. Surtout sur le plan économique. Franchement, nous en avons vraiment besoin », conclut-il.
Malheureusement, selon Papa Massiry Keita, les travaux de réhabilitation sont à l’arrêt depuis 2024. « Le contrat pour la réhabilitation avec la société en charge est arrivé à terme en 2024, coïncidant avec l’arrivée au pouvoir de l’actuel régime et depuis lors, le contrat n’a pas été renouvelé », dit-il. Mais une annonce récente des autorités nationales tendant à relancer le train à nouveau à Tambacounda a ravivé les attentes. Le chef de district ferroviaire de Tambacounda s’en félicite : « Nous l’accueillons avec beaucoup de satisfaction. C’est une annonce forte qui, si elle est mise en exécution, peut être très bénéfique pour la région », indique Aboubacar Guindo. Pour lui, au demeurant, les travaux de relance ont permis l’édification d’une gare à conteneurs sur l’extrémité ouest de la gare.
Par Souleymane WANE

