L’émigration irrégulière demeure l’une des voies les plus empruntées par une partie de la jeunesse sénégalaise en quête d’avenir. Chaque année, des pirogues quittent les rivages atlantiques, chargées d’espoirs et de vies fragiles, pour des traversées incertaines où le rêve d’ailleurs se confronte souvent à la violence de la mer.
Un jeudi, en début d’après-midi, à l’heure de la sieste précisément, Yoff vibre au rythme des rires et des vagues. La mer peu agitée et le ciel assez dégagé offrent une vue magnifique. Des jeunes âgés entre 15-18 ans jouent au football au bord de la mer, tandis que d’autres un peu plus âgés discutent autour d’un thé près des pirogues dont les différentes couleurs et tailles attirent le regard au loin. Ces pirogues qui jadis parcouraient la mer à la recherche de poissons sont devenues désormais un moyen pour les jeunes d’aller vers l’inconnu. Dans ce voyage, les plus chanceux arrivent à bon port tandis que d’autres sont refoulés et les moins chanceux perdent la vie.
Modou, lui, fait partie du deuxième lot. Agée de 25 ans, la pêche est sa seule source de revenu. Assis sur un des bancs installés au bord de la mer, le regard fixé tantôt sur les vagues, tantôt sur son téléphone, par un petit sourire, il fait mine d’aller bien. Mais ses yeux disent le contraire. Avec beaucoup d’hésitations, il retrace cette aventure qui jusque-là reste gravée dans sa mémoire.
« A un moment, je n’attendais que la mort. J’en étais convaincu parce que les gens mourraient comme des mouches dans la pirogue » confie-t-il.
Barça ou Barsak
Il observe une pause de quelques secondes pour contrôler ses émotions avant de continuer son récit. « On était à la merci des vagues sans eau ni nourriture. Pire, on ne savait plus quel chemin prendre et le sel agressait notre peau », affirme-t-il en clignant des yeux.
Derrière le choix d’aller à la quête d’une meilleure vie se cache une raison parfois écœurante. « J’ai vu des jeunes de mon âge réussir rien qu’en tentant l’aventure de l’émigration. En moins de trois ans, ils construisent une maison et prennent une femme. J’ai voulu suivre le même chemin, convaincu d’y trouver la réussite. De plus, tous mes frères sont passés par les pirogues pour aller à l’extérieur. Je me disais que je pouvais aussi le faire » confie-t-il.
Et d’ajouter : « Les pêcheurs sont toujours en contact avec l’eau. C’est cela qui m’a peut-être sauvé sinon j’allais y laisser la vie comme d’autres avec qui j’étais dans la pirogue. Pour ne pas éveiller les soupçons, on prend une petite pirogue jusqu’à atteindre une zone assez éloignée. Là, la grande pirogue pour l’émigration nous attend. Tout se coordonne discrètement. » ajoute-t-il.
Les difficultés cachées derrière ce voyage vers l’inconnu dépassent très souvent ce qu’on peut imaginer.
« On s’était perdu. On n’avait plus de repère. Ma famille était loin d’imaginer ce que je traversais. Je suis parti sans prévenir, comme mes frères.», explique-t-il le visage assombri.
Des patrouilles de l’Espagne sont arrivées à temps pour leur porter secours. « La pirogue était presque vide. Il restait juste quelques âmes, des lueurs d’espoir. Au départ, on était une centaine, une vingtaine seulement s’est accrochée à la vie. Ils nous ont donné des pulls, de l’eau, de la nourriture. Puis on a appelé nos familles pour les rassurer » se souvient-il.
Modou est ainsi ramené dans son pays natal. Retour à la case de départ. Malgré cette expérience douloureuse, le jeune homme reste déterminé à tenter de nouveau l’aventure. « Ce que mon pays ne me donne pas, j’irai le chercher ailleurs, barsa ou barsak » dit-il avec conviction.
5000 candidats interceptés en 2024
Le drame qu’il relate s’inscrit dans une dynamique migratoire durable sur les côtes sénégalaises. Selon les statistiques publiées par les services de sécurité et relayées par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), plus de 5 000 candidats à l’émigration irrégulière ont été interceptés en 2024 lors de tentatives de départ par voie maritime.
Dans cette perspective, les routes maritimes reliant l’Afrique de l’Ouest aux îles Canaries demeurent parmi les plus fréquentées : près de 47 000 personnes y ont accosté en 2024, faisant de cet axe l’un des plus actifs et des plus périlleux de la migration irrégulière vers l’Europe.
Les chiffres officiels peinent à rendre compte de l’ampleur réelle du phénomène, nombre de disparitions survenant en haute mer sans signalement formel. Ils traduisent néanmoins une dynamique constante de départs en pirogues, souvent surchargées et insuffisamment équipées, au prix de pertes humaines récurrentes.
Rescapé parmi tant d’absents, Modou demeure l’un des visages visibles d’une tragédie largement invisible. Son récit, né d’un rivage et revenu vers lui, éclaire de mots ce que les statistiques énoncent en nombres : une émigration irrégulière qui continue d’emporter, chaque année, des destins entiers vers l’horizon incertain de l’océan.
Fatou NDIAYE

