Tué lors de lourdes frappes combinées américaines et israéliennes survenues ce 28 février, l’ayatollah Ali Khamenei emporte avec lui plus de trois décennies de pouvoir à la tête de la République islamique d’Iran.
À 86 ans, l’homme au turban noir des seyyed, descendants du prophète Mohammed (Psl), à la barbe blanche touffue et aux lunettes austères, était le doyen des chefs d’État du Moyen-Orient.
Guide suprême depuis 1989, il incarnait l’ossature même du système théocratique iranien. Religieux, politique, militaire : aucun domaine stratégique ne lui échappait. Ses portraits dominaient les lieux publics, et la question de sa succession restait taboue, confinée aux cercles feutrés du pouvoir.
Héritier de la Révolution
En juin 1989, à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, fondateur de la République islamique, Ali Khamenei accède sans heurts au rang suprême. Il a alors 50 ans. Son autorité s’est forgée au cours de deux mandats présidentiels (1981-1989), dans un pays ravagé par la guerre contre l’Irak (1980-1988).
Ses visites répétées au front, en treillis, avaient façonné son image de dirigeant proche des combattants. Rescapé d’une tentative d’assassinat en 1981 qui laissa sa main droite partiellement paralysée, il s’impose peu à peu comme l’homme fort du régime.
Fils d’un imam, né le 19 avril 1939 dans une famille azérie modeste de Machhad, il étudie à Najaf, en Irak, puis à Qom, hauts lieux du chiisme. Opposant au chah Reza Pahlavi, soutenu par les États-Unis, il passe une grande partie des années 1960 et 1970 en prison. Sa fidélité à Khomeini, dont il suit l’enseignement dès 1958, sera déterminante dans son ascension.
Trois décennies durant, Khamenei règne sur un État dont il consolide les rouages. La « maison du guide », autrefois modeste structure, devient sous son autorité une institution tentaculaire, un véritable État dans l’État. Il chapeaute six présidents aux profils contrastés : les modérés Mohammad Khatami et Hassan Rohani, les conservateurs Mahmoud Ahmadinejad et Ebrahim Raïssi. Mais son long règne n’a pas été de tout repos. Il a été jalonné de contestations. En 2009, le « Mouvement vert » dénonce la réélection jugée frauduleuse d’Ahmadinejad.
En 2022, le soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » éclate après la mort en détention de la jeune Mahsa Amini, arrêtée pour un voile supposément mal ajusté. Plus récemment, il qualifie de « coup d’État » les manifestations massives contre le marasme économique. Mais Ali Khamenei n’a jamais hésité à dénoncer des « complots » ourdis par les « ennemis » – États-Unis et Israël en tête – justifiant ce que ceux-ci qualifient de répression des « séditions ». Sous son autorité, l’Iran est régulièrement pointé du doigt par des ONG et par l’ONU pour des violations des droits humains.
L’axe de la résistance
Khamenei aura aussi été l’architecte d’une stratégie régionale offensive. Sous son impulsion, les Gardiens de la Révolution étendent leur emprise sur l’économie nationale et renforcent l’influence iranienne au Liban, en Irak ou en Syrie. Mais cet « axe de la résistance » vacille après l’attaque du Hamas en octobre 2023 et les ripostes israéliennes qui s’ensuivent.
En 2018, il qualifiait Israël de « tumeur maligne » à « retirer » du Moyen-Orient, multipliant les déclarations incendiaires. Avec une rhétorique martiale, il menaçait encore mi-février de couler le porte-avions américain USS Abraham Lincoln, assurant que Donald Trump ne détruirait pas la République islamique. Affaibli par les sanctions internationales, l’Iran s’enfonce dans le marasme économique, malgré l’espoir suscité par l’accord international de 2015 sur le nucléaire.
Il faut noter que les dernières années du guide se sont déroulées sous haute protection. Réfugié en un lieu secret après la campagne de frappes israéliennes de juin 2025, il n’apparaît plus en direct depuis la « guerre des douze jours ».
Homme de lettres
Derrière l’idéologue austère, un amateur de lettres. Admirateur de Victor Hugo et de son roman Les Misérables, qu’il qualifiait de « prodigieux » pour sa célébration de la bonté et de l’amour, Khamenei cultivait une passion pour la poésie, héritée de sa mère. Avant la Révolution, il traduisait des recueils de l’arabe et composait ses propres vers. En 2019, une photographie diffusée par son bureau le montre souriant à la Foire du livre de Téhéran, feuilletant un ouvrage d’Ahmad Shamlou, poète marxiste honni par la République islamique. L’image surprend, révélant un visage plus nuancé que celui du tribun inflexible. Père de six enfants, il voit son fils Mojtaba, religieux influent sans fonction officielle, cité comme possible successeur. Ali Khamenei laisse l’image d’un dirigeant intransigeant, façonné par la guerre et la Révolution, qui aura dominé l’Iran pendant 37 ans. Avec sa disparition, c’est toute une page de l’histoire politique et religieuse du Moyen-Orient qui se tourne, dans un climat d’incertitude dont l’onde de choc dépasse déjà les frontières iraniennes.
Salla GUEYE
