En décidant de soumettre au peuple la révision constitutionnelle pourtant déjà examinée par l’Assemblée nationale, le président Bassirou Diomaye Faye prend un risque politique majeur. Officiellement, il invoque la souveraineté populaire. En réalité, cette initiative ressemble davantage à une épreuve de légitimité personnelle qu’à une nécessité institutionnelle. Enjeux
Sur le plan juridique, rien n’est contestable. La Constitution autorise le recours au référendum pour une révision constitutionnelle. Mais la politique ne se résume jamais au droit. Elle repose aussi sur les symboles et sur les messages envoyés aux institutions.
Or quel message adresse le chef de l’État lorsqu’il décide de solliciter directement le peuple alors que les députés, eux-mêmes élus au suffrage universel, viennent d’exercer leur mandat ? La question est d’autant plus troublante que cette Assemblée nationale est largement acquise à la majorité présidentielle. Si même la caution d’une majorité parlementaire ne suffit plus, c’est bien que le problème se situe ailleurs.
Diomaye Faye cherche à légitimiter sa popularité
Ce référendum donne le sentiment que Bassirou Diomaye Faye cherche à mesurer sa propre assise populaire. Depuis son accession au pouvoir, une perception s’est progressivement installée : le véritable centre de gravité politique du pouvoir demeure Ousmane Sonko. C’est lui qui fixe le tempo politique, imprime les grandes orientations et mobilise la base militante du Pastef. Face à cette réalité, le Président semble éprouver le besoin de démontrer qu’il dispose lui aussi d’une légitimité populaire autonome.
Le référendum devient alors bien plus qu’un instrument constitutionnel: il se transforme en test grandeur nature. Un scrutin où il ne sera finalement pas seulement question de réforme institutionnelle, mais de la capacité du chef de l’État à entraîner les Sénégalais derrière sa propre personne.
Pendant ce temps, Ousmane Sonko poursuit sa stratégie sans avoir besoin de convoquer les électeurs. Chaque prise de position du Premier ministre renforce son image de véritable architecte du projet souverainiste porté par le Pastef. Là où Sonko consolide son autorité par le leadership politique, Diomaye Faye semble vouloir la rechercher dans les urnes.
Le paradoxe est saisissant. Un Président qui dispose d’une majorité parlementaire confortable choisit malgré tout de retourner devant le peuple. Ce choix traduit moins une confiance absolue dans les institutions qu’une certaine inquiétude quant à la solidité de son propre capital politique.
Les défenseurs du référendum objecteront que seule la souveraineté populaire peut consacrer une réforme constitutionnelle majeure. L’argument est recevable. Mais pourquoi cette exigence n’a-t-elle pas été posée pour toutes les autres réformes ? Pourquoi aujourd’hui, alors que le Parlement a déjà rempli sa mission ?
La réponse est peut-être ailleurs. Dans un contexte où les équilibres internes du pouvoir sont scrutés avec attention, le référendum offre au Président une occasion unique de transformer une consultation constitutionnelle en plébiscite personnel. Le danger est évident: le débat sur le contenu de la réforme risque d’être éclipsé par une seule interrogation- les Sénégalais votent-ils pour la Constitution ou pour Bassirou Diomaye Faye ?
Cette stratégie n’est pas sans conséquences institutionnelles
En donnant le sentiment que le vote des députés ne suffit plus, l’exécutif affaiblit symboliquement l’Assemblée nationale. Les représentants du peuple apparaissent comme des acteurs secondaires dont les décisions devraient systématiquement être validées par un second verdict populaire.
À vouloir rechercher une légitimité supplémentaire, le Président prend donc le risque de révéler un déficit de confiance dans la légitimité que lui confèrent déjà les institutions de la République.
Au fond, ce référendum dépasse largement la question de la révision constitutionnelle. Il pourrait devenir le premier véritable baromètre des rapports de force au sommet de l’État. Si le «oui» l’emporte largement, Bassirou Diomaye Faye pourra revendiquer un mandat politique personnel. En revanche, une participation faible ou un résultat plus mitigé alimenterait inévitablement l’idée que, dans le tandem exécutif sénégalais, la force d’entraînement demeure avant tout du côté d’Ousmane Sonko.
Le référendum voulu par le Président pourrait ainsi produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de renforcer son autorité, il pourrait confirmer que, dans l’imaginaire politique sénégalais, le véritable dépositaire de la dynamique du changement reste son ancien Premier ministre.
Par Oussouf DIAGOLA (Confidentiel Afrique)
