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Home»A la Une»Mor Kébé, Imam : « Le Coran n’est pas un fonds de commerce »
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Mor Kébé, Imam : « Le Coran n’est pas un fonds de commerce »

Par Dakar Matin29 mai 2026Aucun commentaire
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Oustaz Mor Kébé se montre d’une rare disponibilité lorsqu’il s’agit d’aborder ce sujet qu’il considère comme l’un des fléaux moraux les plus corrosifs de notre époque. À peine le mot « faux marabouts » prononcé au téléphone que sa voix se durcit et gagne en gravité. M. Kébé dissèque ce phénomène qu’il accuse de ravager silencieusement le tissu social sénégalais.

Pour lui, le phénomène ne relève ni du hasard ni d’une simple dérive marginale. Il est le produit d’un terreau social, religieux et économique profondément fissuré. Dans un débit de parole précis, parfois tranchant, il énumère les mécanismes qui, selon lui, nourrissent cette industrie du mystique devenue un véritable marché de la crédulité.

« Il y a plusieurs facteurs qui encouragent ce phénomène dans notre société », prévient-il, avant d’orienter son regard vers certains enseignements dévoyés dispensés dans des daaras. Selon lui, après l’apprentissage classique du Coran, certains enfants sont initiés à des pratiques ésotériques totalement étrangères aux fondements de l’islam.

« On leur remet des livres mystiques, remplis d’écritures arabes, qui renvoient davantage à la magie qu’aux textes religieux », dénonce-t-il avec une sévérité à peine dissimulée.

Pour le religieux, cette confusion savamment entretenue entre sacré et occultisme constitue l’une des plus grandes impostures spirituelles de notre époque. Dans son analyse, il pointe également une réalité sociale souvent tue : le désœuvrement de nombreux jeunes à la sortie des daaras.

« Beaucoup peinent à trouver un emploi. Ayant déjà appris le Coran et d’autres pratiques du même genre, certains choisissent d’en faire un moyen de subsistance. « C’est un raccourci vers l’argent facile », regrette-t-il.

Le spirituel, dit-il, s’est progressivement transformé en vitrine commerciale où la détresse humaine devient une matière première monnayable. « Cela devient un fonds de commerce », martèle-t-il, avant d’appeler à mettre un terme à la transmission de ces savoirs qu’il considère comme dangereux.

Mais, au-delà des initiateurs, Oustaz Mor Kébé incrimine aussi la disposition psychologique d’une partie de la société sénégalaise, qu’il juge excessivement perméable au charlatanisme. « Les Sénégalais croient trop à ces choses », souffle-t-il.

Selon lui, même lorsqu’ils décrochent un emploi, réussissent un concours ou entament un projet, beaucoup ressentent le besoin irrépressible d’aller consulter un marabout pour sécuriser leur réussite.

Une pratique qu’il considère comme une déviation profonde du rapport à la foi : « Ce n’est pas une prière. En islam, on prie Dieu, pas un homme. »

Le guide prend ensuite soin d’établir une distinction nette entre le véritable « Salat al-Istikharah » recommandé par l’islam, cette prière effectuée pour demander à Dieu de guider un choix, et les rituels mystiques vendus par certains pseudo-guides religieux.

« Chaque musulman peut faire un Salat al-Istikharah en faisant une prière surérogatoire de deux rak’ahs et demander à Dieu de l’orienter. Cela n’a rien à voir avec ces pratiques occultes », précise-t-il. L’autre poison, poursuit-il, demeure l’ignorance religieuse.

« Beaucoup n’ont jamais réellement appris l’islam. Ils ne savent pas distinguer la religion des pratiques qui s’y greffent », déplore M. Kébé. Dans une société fascinée par les symboles, explique-t-il, la simple présence d’écritures arabes ou de versets coraniques suffit souvent à conférer une apparence de légitimité.

« Dès qu’ils voient de l’arabe, ils pensent immédiatement au Coran », soupire-t-il. Une naïveté dont profitent, selon lui, des escrocs habiles, capables de maquiller des pratiques occultes sous les habits du religieux.

« Le Coran n’est pas un fonds de commerce », tranche-t-il finalement dans une phrase sèche. Oustaz Kébé évoque également la banalisation médiatique du phénomène : publicités à la télévision, promotions agressives sur les réseaux sociaux, promesses de richesse, de mariage ou de guérison.

 « La foi, en substance, ne peut être ni monnayée ni conditionnée… »

Il observe avec stupeur cette marchandisation publique du sacré. « Ce qui se passe aujourd’hui au Sénégal est extrêmement inquiétant », regrette-t-il.

Pour l’abbé Stanislas Diouf, ancien professeur de théologie spirituelle au Grand séminaire de Sébikotane, la frontière entre foi et commerce spirituel est aujourd’hui dangereusement brouillée dans certains espaces religieux. Une dérive qu’il juge d’autant plus grave qu’elle touche des croyants souvent fragilisés, en quête de réponses immédiates à leurs souffrances.

« La parole de Dieu ne peut devenir un outil de commerce », tranche-t-il. Pour l’homme d’Église, la vocation des textes sacrés est d’accompagner l’être humain dans sa relation avec Dieu, et non servir de levier à des intérêts financiers, à des promesses de guérison conditionnées ou à des logiques de marchandisation du sacré.

La Bible, rappelle-t-il, demeure avant tout la parole de Dieu au service de la sanctification de l’homme. Toute tentative de l’instrumentaliser à des fins de pouvoir ou d’enrichissement personnel constitue, selon lui, une trahison de son sens profond.

Le théologien raconte avoir été lui-même confronté à certaines demandes qu’il juge contraires à l’esprit chrétien. Il évoque notamment des gens venus chercher le cierge pascal dans l’idée de l’utiliser à d’autres fins.

« La lumière du Christ ne peut pas servir à faire des pratiques mystiques ou autres », insiste-t-il. Pour le théologien, la logique est théologiquement infondée : « Peut-on imposer quelque chose à Dieu ? » interroge-t-il.

À ses yeux, la relation au divin ne saurait être réduite à un contrat implicite où une offrande garantirait mécaniquement guérison, réussite ou protection. Selon lui, une telle vision introduit une dérive dangereuse : celle d’une foi transactionnelle. Car, avertit-il, lorsque les promesses ne se réalisent pas, certains croyants basculent dans la déception spirituelle.

Abordant la question des miracles, l’abbé Stanislas Diouf adopte une position de prudence théologique. S’il reconnaît leur place centrale dans la tradition chrétienne, il rappelle qu’ils ne relèvent d’aucun pouvoir humain maîtrisable.

Il se montre particulièrement critique face aux pratiques spectaculaires où certains prédicateurs promettent des guérisons instantanées en échange d’actes de foi ou de dons financiers.

Pour lui, ces mises en scène relèvent d’une confusion grave entre spiritualité et performance : « La foi, en substance, ne peut être ni monnayée, ni conditionnée, ni transformée en instrument de calcul. »

Adama Ndiaye

Dakar Matin
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