Le retrait sans contrepartie financière de Kosmos Energy du bloc gazier Yakaar-Teranga, présenté par le Premier ministre Ousmane Sonko comme une victoire de souveraineté, ouvre en réalité une séquence décisive, marquée par des défis industriels, financiers d’une ampleur inédite.
Décryptage de l’expert pétrolier Malick Dramé.
Rarement un désengagement d’opérateur privé aura été mis en scène avec une telle solennité. En annonçant le départ de Kosmos Energy sans indemnisation, Ousmane Sonko a mobilisé un registre résolument politique, évoquant « contrats opaques », « actifs spoliés » et « victoire », afin d’inscrire cet épisode dans la narration d’une reconquête des ressources nationales.
Pour l’expert pétrolier Malick Dramé, cette lecture mérite toutefois d’être nuancée. Dès décembre 2024, la compagnie américaine avait publiquement fait état de ses difficultés à identifier un partenaire capable de soutenir le développement du projet, faute de modèle économique viable. La priorité accordée au marché domestique sénégalais, moins rémunérateur que l’exportation, a ainsi réduit l’attractivité du gisement pour des investisseurs soumis à de fortes exigences de rentabilité.
Dans cette perspective, l’annonce gouvernementale relèverait moins d’une rupture que d’une requalification politique d’une décision préexistante. Elle répondrait au double impératif de marquer une rupture avec la gouvernance antérieure sous Macky Sall, notamment dans le sillage des controverses liées à Frank Timis, et de démontrer la mise en œuvre des engagements électoraux relatifs à la renégociation des contrats extractifs.
« Le Premier ministre n’a évoqué ni les modalités concrètes du retrait ni les perspectives opérationnelles pour relever ce défi colossal. Il s’agit avant tout d’un signal politique adressé à l’opinion », souligne Malick Dramé.
Un héritage industriel et financier colossal
Désormais seule détentrice des droits sur le champ Yakaar-Teranga, Petrosen hérite d’un projet dont le coût de développement est estimé à plus de sept milliards de dollars.
Cette souveraineté pleine et entière s’accompagne d’exigences considérables : exploitation en eau profonde, infrastructures sous-marines, gazoducs et installations de traitement à terre requièrent une ingénierie de pointe dont peu de compagnies nationales africaines disposent en autonomie.
Des arbitrages déterminants
Avant toute mise en production, plusieurs étapes structurantes s’imposent. Il s’agit, d’une part, d’acter juridiquement le retrait de l’opérateur sortant et de sécuriser la licence d’exploitation. D’autre part, le Sénégal devra clarifier la destination du gaz produit.
L’orientation privilégiée par les autorités un approvisionnement prioritaire du marché domestique entre en tension avec les impératifs de rentabilité qui avaient précisément conduit les partenaires précédents à se retirer. Dans ce contexte, la recherche de partenaires apparaît comme la pierre angulaire de la stratégie à venir. Fort de sa position désormais dominante, Petrosen pourrait céder entre 40 % et 60 % du capital du projet à un opérateur international disposant des capacités techniques et financières requises.
Le choix de ce partenaire qu’il soit asiatique, moyen-oriental ou occidental relèvera in fine d’un arbitrage politique.
Une équation économique sous contrainte
Toutefois, l’équation économique demeure particulièrement exigeante. « Ces entreprises investissent pour générer du profit. Si les prix de vente sont administrés à un niveau inférieur aux coûts, aucun acteur privé ne s’engagera », avertit Malick Dramé.
L’État sénégalais devra ainsi concevoir un modèle équilibré, conciliant souveraineté énergétique, accessibilité tarifaire et attractivité pour les investisseurs. Sur le plan financier, l’enjeu est tout aussi décisif. Petrosen devra mobiliser au moins 3,5 milliards de dollars sur les marchés internationaux et auprès des bailleurs de fonds, tout en veillant à maximiser les retombées locales à travers l’implication des entreprises sénégalaises dans les contrats de sous-traitance.
De la souveraineté proclamée à la souveraineté opérée
Enfin, le calendrier de mise en production, initialement envisagé à l’horizon 2026-2028, devrait être révisé à la lumière des recompositions en cours. La concrétisation du projet dépendra de la capacité des autorités à sécuriser le financement, à conclure des partenariats robustes et à enclencher, dans des délais maîtrisés, la décision finale d’investissement.
Au-delà des proclamations, l’enjeu est désormais celui du passage de la souveraineté déclarée à la souveraineté opérée. Pour le Sénégal, il s’agit moins de revendiquer la maîtrise de ses ressources que de démontrer, dans la durée, sa capacité à piloter l’un des projets gaziers les plus complexes d’Afrique de l’Ouest. C’est à cette aune que sera jugée la crédibilité de son ambition énergétique.
JEAN PIERRE MALOU

