Pour Alla Sène Guèye, l’industrie sénégalaise a connu un recul significatif au cours des dernières décennies. S’exprimant dimanche dans l’émission Point de vue sur la RTS, le président de la Fédération nationale des industries du Sénégal (FNIS) a évoqué un constat d’échec des politiques industrielles menées depuis plus de vingt ans.
« J’ai intégré l’industrie sénégalaise en 1999. Aujourd’hui, nous sommes en 2026. Cela fait plus d’un quart de siècle que j’observe son évolution », a-t-il déclaré, rappelant qu’à une certaine époque le pays disposait d’un tissu industriel diversifié qui contribuait à l’autonomie stratégique du Sénégal dans plusieurs domaines.
Selon lui, plusieurs industries structurantes ont progressivement quitté le pays. Dans le secteur pharmaceutique, il rappelle la présence passée de grandes multinationales. « Nous avions des groupes comme Pfizer, Sanofi ou encore Rhône-Poulenc. Aujourd’hui, ces industries se sont installées ailleurs », a-t-il indiqué, citant notamment le Maroc et la Côte d’Ivoire.
Le secteur du textile et de l’habillement, autrefois dynamique, a lui aussi décliné. À l’en croire, le Sénégal disposait d’une chaîne de valeur complète, depuis la production de coton avec la SODEFITEX jusqu’à la confection industrielle. Certaines entreprises locales produisaient même des uniformes destinés à l’armée américaine. D’autres industries liées aux équipements et au matériel roulant ont également disparu, alors que le pays disposait auparavant d’unités capables de fabriquer ou d’assembler différents types de produits.
Pour Alla Sène Guèye, ce recul industriel a progressivement renforcé la dépendance du Sénégal aux importations. « Avec la disparition du tissu industriel, nous avons commencé à importer davantage et à produire moins localement », a-t-il expliqué, estimant que cette évolution a également pesé sur la compétitivité de certaines filières historiques comme l’arachide.
Le président de la FNIS attribue en grande partie cette situation à l’absence d’un cadre stratégique durable permettant de structurer la politique industrielle du pays. Il rappelle qu’après la dévaluation du franc CFA, un projet de Conseil supérieur de l’industrie avait été envisagé afin d’organiser un dialogue permanent entre l’État et les industriels. Cette instance devait comporter un niveau stratégique et un niveau opérationnel. Mais selon lui, ce dispositif n’a jamais été réellement mis en œuvre. « L’industrie n’est pas une affaire conjoncturelle. C’est une trajectoire qui se construit sur dix, quinze ou vingt ans », a-t-il insisté, regrettant qu’aucun conseil interministériel consacré à l’industrie ne se soit tenu depuis la fin des années 1990.
À ses yeux, l’exemple du Maroc illustre l’importance d’une gouvernance industrielle structurée. Le royaume a réussi à développer plusieurs secteurs industriels compétitifs, notamment dans l’automobile, le textile ou encore les produits pharmaceutiques, grâce à des stratégies sectorielles suivies et à une coordination étroite entre les différents départements ministériels.
Pour relancer l’industrie sénégalaise, Alla Sène Guèye plaide ainsi pour la mise en place d’un cadre institutionnel permanent de concertation entre l’État, les industriels et les commerçants. Un tel dispositif permettrait, selon lui, d’aborder de manière régulière les questions liées à la productivité et à la compétitivité, notamment en ce qui concerne la formation de la main-d’œuvre, les chaînes logistiques, le financement des investissements et les politiques d’exportation.
La question du financement constitue d’ailleurs, selon lui, l’un des principaux obstacles au développement industriel. « On ne peut pas construire une industrie avec des taux d’intérêt de 12 % à rembourser sur cinq ans », a-t-il affirmé, estimant que l’État doit faciliter l’accès à des financements de long terme pour l’industrie manufacturière.
Le président de la FNIS estime que la politique industrielle ne doit pas se limiter à l’élaboration de stratégies. « L’État peut formuler des politiques, mais ce sont les entreprises qui les mettent en œuvre sur le terrain », a-t-il rappelé. Pour lui, la relance de l’industrie sénégalaise passe par la construction d’un véritable pont entre la décision publique et l’action économique, afin de transformer les orientations stratégiques en résultats concrets.
RENÉGOCIATION DES CONVENTIONS MINIÈRES : ALLA SÈNE GUÈYE APPELLE À CONCILIER RIGUEUR BUDGÉTAIRE ET COMPÉTITIVITÉ INDUSTRIELLE
La renégociation de contrats et conventions annoncée par le Premier ministre, dans un contexte de tensions budgétaires, continue de susciter des réactions au sein du secteur privé. Invité dimanche de l’émission Point de vue sur la RTS, le président de la Fédération nationale des industries du Sénégal (FNIS), Alla Sène Guèye, estime que cette décision était « prévisible » au regard de l’évolution des dépenses fiscales.
« C’est un sujet qu’il faut traiter avec beaucoup de mesure, parce qu’il touche à l’attractivité des industries mais aussi aux recettes de l’État », a-t-il expliqué, rappelant que les exonérations fiscales constituent un levier classique de politique économique destiné à soutenir l’investissement.
Selon lui, les chiffres contenus dans les rapports sur les dépenses fiscales illustrent l’ampleur des avantages accordés à certains secteurs, en particulier aux industries extractives.
Un poids croissant des exonérations
D’après les données qu’il cite, le Sénégal comptait en 2022 333 mesures de dépenses fiscales, dont 189 relevant du droit commun et 144 de régimes dérogatoires. Sur les mesures évaluées, plus de la moitié des avantages fiscaux (51,4 %) bénéficient aux entreprises.
Les industries extractives occupent une place particulièrement importante dans ces dispositifs. « En 2022, elles représentaient 53,5 % des dépenses fiscales, soit 431 milliards de FCFA sur un total de 804 milliards », a-t-il précisé. Un an plus tôt, leur part s’élevait à 41 %, pour 390 milliards de FCFA.
Pour Alla Sène Guèye, ces chiffres montrent que l’État a fortement soutenu ce secteur au cours des dernières années. « À partir de ce moment, il faut reconnaître que la mesure se justifie », a-t-il déclaré, tout en soulignant que ces exonérations étaient par nature temporaires.
Il rappelle d’ailleurs la logique économique derrière ces mécanismes : « L’État peut renoncer à une partie de ses recettes fiscales pendant quelques années pour permettre à une activité de se développer et générer ensuite des revenus. »
Éviter un bras de fer entre l’État et les industriels
Le président de la FNIS reconnaît néanmoins les inquiétudes exprimées par certains industriels, notamment les cimentiers, qui redoutent des impacts sur l’investissement et l’emploi.
Mais pour lui, la situation ne doit pas conduire à une confrontation. « Ce n’est pas dans la logique des industriels de faire un bras de fer avec l’État », a-t-il affirmé, plaidant pour des concertations afin de trouver des solutions équilibrées. Selon lui, la compétitivité du secteur peut être renforcée par d’autres leviers que les exonérations fiscales.
Gaz, logistique et innovation comme leviers de compétitivité
Parmi ces pistes, Alla Sène Guèye évoque d’abord la question énergétique. Il estime que l’utilisation du gaz naturel pour alimenter les cimenteries pourrait réduire les coûts de production.
« Aujourd’hui, les cimentiers importent du charbon. Avec le gaz naturel, on peut réaliser au moins 30 % d’économies », a-t-il expliqué, appelant l’État à faciliter l’acheminement de cette ressource vers les sites industriels. Il cite également le développement des énergies renouvelables, plusieurs cimenteries ayant déjà lancé des projets de centrales solaires.
Les infrastructures logistiques constituent un autre enjeu majeur. « Les chemins de fer ne fonctionnent pas, les voies navigables non plus », a-t-il déploré, estimant que l’amélioration du transport pourrait réduire significativement les coûts pour les industriels.
Diversifier les systèmes constructifs
Au-delà du ciment, Alla Sène Guèye plaide également pour une diversification des matériaux de construction. « Le tout-ciment n’est pas une fatalité », a-t-il indiqué, évoquant l’utilisation de l’acier, des briques rouges ou encore du béton cellulaire dans les systèmes constructifs modernes.
Selon lui, cette diversification pourrait stimuler l’innovation dans le secteur des matériaux de construction et ouvrir de nouvelles opportunités industrielles.
Miser sur les marchés régionaux
Enfin, le président de la FNIS estime que les industriels sénégalais doivent renforcer leur présence dans la sous-région. Le Sénégal dispose en effet d’un avantage comparatif lié à la disponibilité du calcaire, matière première essentielle pour la production de ciment. « Nous avons le ciment parmi les moins chers de la région », a-t-il souligné.
Toutefois, des obstacles subsistent, notamment pour l’exportation vers certains marchés comme la Gambie. « L’État doit aussi accompagner les cimentiers pour qu’ils puissent accéder à ces marchés », a-t-il plaidé.
Pour Alla Sène Guèye, la renégociation des conventions doit ainsi s’inscrire dans une approche globale conciliant rigueur budgétaire, dialogue avec les industriels et renforcement de la compétitivité du secteur.
RTS
