En ce mois béni de Ramadan, une autre réalité s’impose dans de nombreux foyers au Sénégal : celle d’un ndogou toujours plus fastueux, toujours plus exigeant. Derrière les plateaux soigneusement dressés, les verres alignés et les assiettes débordantes, se dessinent des tensions économiques, physiques et émotionnelles que beaucoup de femmes vivent dans le silence.
À l’heure où le soleil s’incline, le jeûne se rompt. Le ndogou, autrefois simple et nourricier, s’est mué en une démonstration presque cérémonielle. Beignets multiples, jus variés, fruits, mets chauds et froids : l’abondance n’est plus une option, elle est devenue un message. Pour certaines, ce dressage relève d’un choix assumé, presque d’un art. C’est le cas de Awa, mère de trois enfants : « Je le fais par plaisir, » confie-t-elle. Puis, elle explique que c’est sa façon d’honorer le Ramadan, de faire plaisir à sa famille. Pour Awa, quand la table est belle, son cœur est en paix.
Mais derrière cette esthétique se cache une autre voix, plus fragile, plus lasse. Marième, épouse dans un ménage polygame n’est pas dans la même situation. « Je n’ai pas vraiment le choix parce que si je ne fais pas autant que l’autre, cela se remarque. Et ce silence-là peut devenir lourd à porter. Le Ramadan est devenu une grande pression pour moi. Qu’Allah me pardonne pour cette parole dépourvue de foi. Mais, c’est la vérité » dit-elle.
Coût caché de la dévotion
À cette charge émotionnelle s’ajoute une réalité économique implacable. En période de Ramadan, les dépenses alimentaires explosent. Les marchés s’enflamment, les budgets se distendent. Et souvent, ce sont les femmes qui jonglent, calculent, renoncent ailleurs pour maintenir l’image d’une table « digne ».
« Tout part dans le ndogou», balance Fatou, commerçante. « Et après, on se demande pourquoi le mois devient si lourd financièrement, »se plaint-elle.
À cela s’ajoute l’épuisement physique. Jeûner toute la journée, se hâter en fin d’après-midi, multiplier les préparations, puis enchaîner avec le dîner tardif : le corps encaisse, souvent sans protester, jusqu’à l’excès.
Mariama, une infirmière note : « On rompt le jeûne vers 19 heures, mais avec toutes ces variétés, le dîner est repoussé à une heure avancée. Le corps n’est pas fait pour supporter cela quotidiennement. »
Ainsi, ce qui devait être un mois d’apaisement devient, pour la plupart, un marathon silencieux. C’est l’avis de Khady, enseignante. « Le Ramadan n’est pas une compétition. », soutient-elle. Elle affirme que c’est un retour à l’essentiel. « Dieu regarde l’intention, pas le nombre de plats. », souligne l’enseignante.
Fatou NDIAYE

