La dette publique sénégalaise n’est pas une fatalité. Elle constitue, en revanche, un défi de gestion que les autorités ne peuvent plus se permettre de sous-estimer. C’est, en substance, le message qu’est venu délivrer le Dr Aliou Diouf, directeur de la dette publique, devant les membres de la Jeunesse Professionnelle du Sénégal (JPS), réunis pour la session inaugurale de leur programme de formation aux politiques publiques; une initiative placée sous le parrainage du ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba et qui s’est tenue hier, dimanche 22 février 2026.
Face à une trajectoire d’endettement qui suscite des inquiétudes croissantes, le directeur de la dette publique a choisi la pédagogie plutôt que la polémique. Son message est clair : dépasser les lectures alarmistes pour adopter une approche rigoureuse, fondée sur la maîtrise des risques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2019 et 2024, l’encours de la dette de l’administration centrale est passé de 10 403 à près de 23 667 milliards de francs CFA, soit un quasi-doublement en cinq ans. En y intégrant les entreprises publiques à savoir Sénélec, Aser et d’autres entités parapubliques; l’endettement global du secteur public représente désormais entre 128 % et 129 % du Produit intérieur brut (PIB), un niveau qui place le Sénégal dans une zone de vigilance accrue.
Pour autant, Aliou Diouf se refuse au catastrophisme. La dette, rappelle-t-il, demeure un instrument de financement indispensable dans un pays où les besoins en infrastructures et en investissements publics restent considérables. Ce n’est pas l’endettement en lui-même qui pose problème, mais la manière dont il est géré, notamment au regard des risques qui l’accompagnent.
Le dollar, principale source de vulnérabilité
C’est là que réside, selon le directeur, le véritable talon d’Achille des finances publiques sénégalaises : le risque de change. Avec 73 % de dette extérieure dans l’encours total et près de 40 % de celui-ci libellé en dollars, le Sénégal est structurellement exposé aux soubresauts du marché international des devises. Chaque appréciation du billet vert alourdit mécaniquement le poids de la dette en francs CFA, sans que l’État n’ait prise sur ce phénomène. « La sensibilité au dollar est un risque qu’il faut gérer avec une attention particulière », prévient Aliou Diouf.
Le développement du marché intérieur constitue l’une des réponses à cette vulnérabilité. Les obligations du Trésor y représentent déjà plus de 50 % de l’encours intérieur. Mais la progression reste insuffisante pour réduire significativement la dépendance aux financements en devises — un chantier de long terme qui exigera constance et volonté politique.
UEMOA : en finir avec les faux procès
Le directeur a également profité de la tribune qui lui était offerte pour dissiper une confusion récurrente dans le débat public. Dans l’espace UEMOA, la frontière entre dette intérieure et dette extérieure ne dépend pas de la nationalité de l’investisseur, mais de la devise d’émission. Ainsi, toute dette libellée en franc CFA est, par définition, une dette intérieure, qu’elle soit souscrite par une banque dakaroise, abidjanaise ou bamakoise. Les achats de titres sénégalais par des établissements bancaires maliens ou ivoiriens ne constituent donc en rien une anomalie. Ils traduisent, au contraire, selon Aliou Diouf, « une confiance régionale appréciable » envers la signature du Sénégal — un signal positif que certains analystes ont, à tort, transformé en motif d’inquiétude.
Un service de la dette qui comprime les finances de l’État
La charge annuelle du remboursement illustre mieux que tout l’ampleur du défi qui attend le tandem Diomaye-Sonko. En 2024, le service de la dette a atteint près de 2 500 milliards de francs CFA. En 2025, selon les projections de la loi de finances rectificative, ce montant devrait dépasser 5 400 milliards — soit plus du double en un an. Une progression vertigineuse qui resserre inexorablement les marges de manœuvre budgétaires et réduit d’autant les ressources disponibles pour les politiques sociales et les investissements productifs.
Pour soulager la trésorerie du secteur privé, l’État prévoit d’apurer 500 milliards d’arriérés dus aux fournisseurs via une opération de titrisation, transformant ces créances en dette financière formelle. Un geste important, mais qui ne saurait résoudre à lui seul l’équation structurelle.
La soutenabilité, question centrale pour l’avenir
Au-delà des chiffres, c’est la question de l’avenir qui s’impose avec le plus d’acuité : le Sénégal peut-il continuer à s’endetter à ce rythme sans compromettre sa capacité à honorer ses engagements futurs ? C’est à cette interrogation majeure que s’est attaqué l’économiste El Hadji Mounirou Ndiaye, chef du Bureau d’évaluation des politiques et programmes publics, qui a pris le relais lors de la session pour examiner la soutenabilité de la trajectoire actuelle. Une question dont la réponse conditionnera, pour une large part, la crédibilité et la marge d’action du projet de transformation porté par les nouvelles autorités.
La JPS poursuivra son cycle de formation dans quinze jours, avec une nouvelle thématique de politique publique. L’ambition reste intacte : former, session après session, une génération de décideurs capables de lire l’État dans toute sa complexité et de contribuer à son amélioration.
JEAN PIERRE MALOU

