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Dossier : L’eau, puissance silencieuse

By Dakar Matin26 janvier 2026Aucun commentaire
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L’eau est à la fois une évidence biologique et un enjeu politique majeur. Elle structure les écosystèmes, rend possibles les sociétés humaines, façonne les économies et délimite, souvent silencieusement, les équilibres géopolitiques. Ressource naturelle en apparence abondante, elle est en réalité profondément inégalement répartie, à la fois dans l’espace et dans le temps. Cette inégale distribution, combinée à la croissance démographique, à l’urbanisation, à l’industrialisation et aux dérèglements climatiques, a fait de l’eau un enjeu stratégique majeur. Elle est objet de rivalités, de tensions diplomatiques, parfois de conflits armés, ouverts ou larvés.

 

L’Afrique, continent des eaux partagées et des tensions silencieuses

La majorité des grands fleuves du monde traversent plusieurs pays. En Afrique, cette réalité hydrologique entre souvent en collision avec la logique des souverainetés nationales. En Afrique, la question de l’eau constitue l’un des facteurs les plus profonds de tensions, car elle se situe au croisement de la démographie, du changement climatique, des héritages coloniaux et de la fragilité des États. Rarement proclamée comme cause officielle des conflits, elle agit pourtant comme un accélérateur silencieux des crises politiques, sociales et sécuritaires sur l’ensemble du continent.

Dans la vallée du Nil, les tensions hydriques sont parmi les plus visibles et les plus stratégiques. Le fleuve, qui traverse ou borde une dizaine de pays, est vital pour l’Égypte, dont l’essentiel de la population et de l’agriculture dépend de son débit. La construction du barrage de la Renaissance par l’Éthiopie a profondément inquiété Le Caire, qui redoute une réduction durable de l’eau disponible. Malgré les cadres de négociation régionaux, ce différend illustre la difficulté de concilier souveraineté nationale et gestion collective d’un fleuve transfrontalier.

Plus à l’ouest, le bassin du fleuve Sénégal demeure un espace de tensions latentes entre le Sénégal, la Mauritanie, le Mali et la Guinée. Les aménagements hydrauliques, indispensables à l’irrigation et à la production énergétique, ont bouleversé les équilibres traditionnels entre agriculteurs et éleveurs. Ces transformations ont alimenté des conflits locaux, parfois violents, où l’accès à l’eau et à la terre devient un marqueur de domination sociale et politique.

Dans le bassin du lac Tchad, la crise hydrique a atteint un niveau critique. Le lac, partagé entre le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, a perdu une grande partie de sa superficie en quelques décennies. Cette contraction dramatique a détruit des moyens de subsistance traditionnels fondés sur la pêche, l’agriculture et l’élevage, créant un terreau favorable aux violences communautaires et à l’implantation de groupes armés, dont les conflits sont indissociables de la raréfaction de l’eau.

Dans la Corne de l’Afrique, l’eau est au cœur d’une instabilité chronique. En Somalie, en Éthiopie et au Kenya, les sécheresses récurrentes provoquent des déplacements massifs de populations et exacerbent les affrontements entre communautés pastorales. Lorsque les points d’eau se raréfient, les frontières ethniques et territoriales deviennent des lignes de fracture armée.

Le bassin du fleuve Niger constitue également une zone de tensions croissantes. Le fleuve traverse ou irrigue plusieurs pays, dont le Mali, le Niger et le Nigeria. L’augmentation des prélèvements pour l’agriculture irriguée, conjuguée à l’irrégularité des pluies, fragilise les équilibres entre usagers. Dans certaines régions, l’accès à l’eau devient un enjeu sécuritaire qui se superpose aux conflits armés et aux crises de gouvernance.

En Afrique australe, l’eau est devenue un enjeu diplomatique. Le bassin du Zambèze, partagé entre plusieurs États, est soumis à des pressions croissantes liées à la production hydroélectrique et à l’agriculture. Les sécheresses successives ont mis en lumière la vulnérabilité des barrages et ravivé les tensions entre pays en amont et en aval, chacun cherchant à sécuriser ses propres besoins.

Dans les régions arides du Sahel, de l’Ouest africain jusqu’au Soudan, l’eau est l’un des principaux déclencheurs de conflits entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades. La diminution des pluies et l’avancée du désert réduisent les pâturages et les points d’abreuvement, transformant des rivalités anciennes en affrontements meurtriers. Ces conflits, souvent qualifiés à tort de purement ethniques, trouvent en réalité leur origine dans la pression croissante exercée sur les ressources hydriques.

Enfin, en Afrique du Sud, la pénurie d’eau a pris la forme d’une crise urbaine majeure, notamment au Cap, où la menace du « Day Zero » a révélé à quel point l’accès à l’eau peut devenir un facteur de fracture sociale et politique, même dans des États relativement développés.

Dans les îles du Cap-Vert, l’eau n’est pas seulement une ressource naturelle : elle est une question de survie collective. Archipel volcanique situé au large de l’Afrique de l’Ouest, le Cap-Vert est confronté depuis toujours à une pluviométrie faible, irrégulière et fortement concentrée sur de courtes périodes. Cette contrainte structurelle a façonné, au fil des décennies, une culture politique et sociale de la rareté, dans laquelle la lutte contre le gaspillage de l’eau occupe une place centrale.

Très tôt, les autorités cap-verdiennes ont compris que la sécurité hydrique ne pouvait reposer uniquement sur les ressources naturelles disponibles. Les nappes phréatiques sont limitées, souvent fragiles, et exposées à la salinisation, tandis que les cours d’eau permanents sont quasiment inexistants. Face à cette réalité, l’État a investi dans une stratégie de mobilisation maximale de chaque goutte d’eau, fondée sur la diversification des sources et une gestion rigoureuse des usages.

Parallèlement, le Cap-Vert a développé une politique ambitieuse de récupération et de valorisation des eaux pluviales, malgré la faiblesse des précipitations. Barrages collinaires, petits ouvrages de retenue et dispositifs de collecte à l’échelle locale permettent de capter les eaux de ruissellement lors des rares épisodes pluvieux, afin de soutenir l’agriculture et de recharger partiellement les nappes. Chaque pluie, même brève, est ainsi considérée comme un événement stratégique qu’il convient d’exploiter avec méthode.

La lutte contre le gaspillage passe également par une transformation profonde des pratiques agricoles. Dans un pays où l’agriculture demeure un pilier social essentiel, l’irrigation gravitaire traditionnelle a progressivement cédé la place à des techniques plus économes, notamment l’irrigation localisée. Cette transition a été accompagnée par des politiques publiques de sensibilisation et de soutien technique, visant à concilier sécurité alimentaire et préservation de la ressource hydrique.

En milieu urbain, la gestion de l’eau repose sur un principe de responsabilisation des usagers. La tarification progressive incite à la modération, tandis que les réseaux font l’objet d’efforts constants de maintenance afin de réduire les pertes liées aux fuites, longtemps considérées comme un luxe inacceptable dans un contexte de pénurie. L’eau est comptée, mesurée, surveillée, non par obsession administrative, mais par nécessité vitale.

Enfin, la dimension culturelle joue un rôle déterminant. Au Cap-Vert, la rareté de l’eau a forgé une conscience collective aiguë de sa valeur. Le gaspillage n’est pas seulement un problème technique ou économique ; il est perçu comme une faute sociale, presque morale. Cette intériorisation de la contrainte hydrique explique en grande partie l’efficacité des politiques mises en œuvre.

Ainsi, dans les îles du Cap-Vert, l’eau n’est jamais considérée comme acquise. Elle est gérée comme un bien précieux, fragile et commun, autour duquel s’organise une stratégie nationale fondée sur l’anticipation, la discipline et l’innovation. Loin des modèles d’abondance, l’archipel offre l’exemple d’une société contrainte de penser le développement à partir de la rareté, et non contre elle.

En Afrique, l’eau n’est jamais un simple enjeu environnemental. Elle est une clé de pouvoir, de survie et de stabilité, dont la raréfaction fragilise les sociétés et expose les États à des tensions durables. Là où elle manque, les conflits trouvent souvent un terrain fertile.

 

Le changement climatique

Le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques. Sécheresses prolongées, fonte accélérée des glaciers, irrégularité accrue des précipitations modifient profondément les équilibres hydriques. Dans certaines régions, la compétition pour l’eau alimente déjà des conflits locaux entre agriculteurs, éleveurs et États. Au Sahel, la raréfaction des points d’eau accentue les tensions entre communautés, fragilise les modes de vie traditionnels et nourrit des violences armées aux causes multiples mais interdépendantes.

À mesure que les ressources se contractent, la tentation du repli national, voire de l’appropriation unilatérale, grandit. Les experts s’accordent à dire que les guerres de demain ne seront pas uniquement idéologiques ou territoriales. Elles pourraient être hydriques.

Pourtant, l’eau peut aussi être un vecteur de coopération. De nombreux bassins fluviaux sont aujourd’hui gérés par des accords multilatéraux, des commissions conjointes, des mécanismes de partage qui prouvent que la diplomatie de l’eau est possible. Là où la guerre semble une fatalité, la gouvernance concertée offre une alternative rationnelle et durable.

L’enjeu est fondamentalement politique. Reconnaître l’eau comme un bien commun, dépasser les logiques strictes de souveraineté, investir dans la gestion durable et équitable des ressources sont des conditions essentielles pour prévenir les conflits. Faute de quoi, l’eau continuera d’être à la fois source de vie et ferment de guerre.

Henriette Niang KANDE

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