Né vers 1705 et mort en 1776, Thierno Souleymane Baal fut un érudit musulman devenu chef de guerre malgré lui, figure discrète mais déterminante d’une révolution qui allait marquer durablement l’histoire du Sénégal. Au XVIIIᵉ siècle, alors que la dynastie des Denianke règne sans partage sur le Fouta Toro, il se lève avec une ambition rare : replacer la justice, l’équité et la dignité humaine au cœur de l’organisation sociale.
Formé par le voyage, Souleymane Baal passe des années à parcourir le Cayor, le Boundou, le Fouta Djallon et la Mauritanie. Ces expériences enrichissent sa connaissance du droit islamique et aiguisent sa vision de ce que doit être le pouvoir : non un privilège transmis par le sang, mais une responsabilité confiée à ceux qui en sont dignes. Lorsqu’il revient au Fouta, il trouve un système politique figé, dominé par l’hérédité et les castes, où l’intérêt général ne semble plus être la priorité. Il comprend alors qu’il ne peut rester simple observateur.
En 1776, soutenu par Abdoul Kader Kane, il mène le soulèvement qui met fin au règne du dernier souverain denianke, Suley Njaay Tokooso. Ce renversement, plus qu’un changement de dirigeant, ouvre une page nouvelle : celle de la Révolution tooroodo. Ce mouvement ambitionne d’instaurer un État fondé sur la justice, la rigueur morale, la méritocratie et la protection des plus vulnérables. Pour symboliser cette rupture avec l’ordre ancien, Souleymane décide d’abandonner son patronyme « Ba » pour devenir « Baal », un geste simple mais fort, qui marque la naissance d’un nouvel idéal.
Il expose devant les notables une vision politique claire : le pouvoir ne doit pas être héréditaire, les richesses injustifiées sont suspectes, l’impôt doit bénéficier au peuple, le fleuve Sénégal unit davantage qu’il ne sépare, et les plus faibles, orphelins, vieillards,enfants, doivent être placés au cœur des priorités. À la tête de l’État, le souverain ne doit plus être un Satigi, figure royale, mais un Almamy, élu pour ses compétences et son intégrité. C’est une véritable architecture institutionnelle qu’il propose, étonnamment moderne pour son époque.
Un épisode résume la fermeté de son engagement. Lorsqu’un groupe de Maures vient, comme à l’accoutumée, percevoir la dîme, Souleymane Baal les reçoit et leur rappelle qu’ils n’ont aucune légitimité spirituelle à imposer cette taxe. Il leur oppose un refus catégorique, sur le ton calme mais déterminé de celui qui parle au nom d’un principe supérieur. Il fait alors un serment : jamais plus ce tribut ne sera prélevé sur sa terre. Ce geste de résistance lui vaudra le surnom de « Briseur de mouddo horma », symbole d’une lutte pour la dignité.
Souleymane Baal meurt en 1776 au cours d’une bataille contre les Maures. Sa disparition, aussi brutale que précoce, met fin à une trajectoire fulgurante. L’État qu’il a contribué à bâtir ne survivra pas longtemps aux rivalités internes, mais ses idées, elles, traverseront les générations. Aujourd’hui encore, son nom apparaît dès que l’on évoque la gouvernance éthique, la justice sociale ou la construction d’un pouvoir fondé sur le mérite plutôt que sur l’héritage.
Il fut un réformateur sans calcul, un homme de conviction dont l’action éclaire encore les débats contemporains.

