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samedi, mai 18, 2024
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L »‘inculture » des lettrés. Par Assane Ndiaye Conseiller des affaires étrangères.

par pierre Dieme
Le Sénégal est un pays très particulier où le simple fait d’avoir fait ses humanités dans la langue de Molière donne le droit de « fourrer son nez » dans n’importe quel sujet d’actualité.
Certains vont même jusqu’à fouler aux pieds les règles élémentaires d’objectivité, de recul et d’empathie, en s’aventurant sur des terrains glissants avec des analyses teintées de pédantisme.
La création, par Son Excellence Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar FAYE, d’une Direction en charge des Affaires religieuses et de l’Insertion des Diplômés de l’Enseignement arabe, a suscité beaucoup d’interrogations, voire de l’indignation, chez certains intellectuels formés à l’école française.L’intervention qui m’a le plus marqué est celle de M. Abdoulaye SALL, Inspecteur de l’Enseignement à la retraite qui voit, dans cette initiative du Chef de l’Etat, une rupture d’égalité entre les diplômés en arabe et ceux ayant fait leur cursus en langue française.
Selon lui, il ne s’agirait, ni plus ni moins, que d’une attaque menée contre la laïcité de notre République qui, dans sa Constitution, aurait déjà défini ses langues officielles.
Certes, chaque citoyen a le droit d’émettre des avis relatifs au fonctionnement de la cité et d’apprécier, en toute liberté, les actes qui y sont posés. Toutefois, il est attendu de l’intellectuel, boussole de la société, des analyses adossées à des faits tangibles, loin de l’approximation et du dogmatisme propre au sens commun. Nul ne détient ni le monopole de la vérité encore moins celui de la participation à l’action publique, une participation qui, si l’on suit la logique de certains, devrait rester la chasse gardée d’une élite francophone.
La mise en place de la Direction en charge des Affaires religieuses et de l’Insertion des Diplômés de l’Enseignement arabe est une excellente nouvelle pour les Sénégalais, toutes confessions et sensibilités confondues. En effet, cette dernière sera, sans aucun doute, un interlocuteur privilégié pour les différentes communautés que compte notre pays.
Il est vrai qu’on pourrait reprocher au nouveau régime le fait de ne pas avoir poussé la logique plus loin, en créant un ministère exclusivement dédié au culte. Cela aurait permis d’apporter, dans la transparence et l’équité, un plus grand soutien aux activités religieuses qui drainent des centaines de milliers de nos compatriotes, aussi bien à l’intérieur du territoire national qu’à l’étranger. Une telle structure aurait pu fournir aux décideurs de précieuses informations sur le fait religieux et lui permettre, à chaque fois que de besoin, de réajuster sa politique en la matière. Mais, comme l’enseignait une vieille maxime : « Faute de grives, on mange des merles ».
Cela dit, en quoi la création d’une Direction constitue-t-elle une menace pour la République héritée du colonisateur venu nous « civiliser », ce système laïque issu de la lutte d’un autre peuple contre l’oppression de sa classe religieuse et de son aristocratie ? Ce n’est guère le lieu d’épiloguer sur la Révolution française de 1789 !
Tout intellectuel qui voit dans l’acte du Président un assaut contre la laïcité de notre République devrait revoir sa copie. En effet, son raisonnement est biaisé dans la mesure où la République est, avant tout, la propriété de tous les enfants de la Nation, qu’ils soient animistes, chrétiens, musulmans, francophones ou arabophones.
Qui plus est, quelle que soit par ailleurs la manière de la concevoir, la laïcité ne saurait signifier une absence de religion dans l’espace public, à moins que l’on ne souhaite reproduire, dans l’essence comme dans la forme, le modèle français qui est né d’un contexte particulier. Sous nos cieux, et fort heureusement, la laïcité est garante de la liberté de culte, tant qu’elle ne porte pas atteinte à la liberté d’autrui. Les Etats-Unis d’Amérique sont une parfaite illustration de cette symbiose entre le fait religieux et le fait politique. Une laïcité de collaboration entre le politique et le religieux et non une laïcité d’exclusion de la religion du politique. Il s’agit en effet d’une particularité du système politique sénégalais.
Revenant sur la seconde mission de la Direction créée par le Chef de l’Etat, à savoir l’Insertion des Diplômés de l’Enseignement arabe, il sied de constater que la gestion des arabophones est devenue un serpent de mer qui ne quitte pas une seconde les lèvres de certains « intellectuels » francophones. Soit ignorants soit de mauvaise foi, ces derniers ne ratent aucune occasion pour exprimer leur désaccord quant à la réhabilitation des « arabisants » comme ils aiment les appeler pour les minimiser. Quelle inculture de la part de ces personnes à qui on pourrait aussi bien donner le surnom de « francisant ».
C’est certainement dans cet état d’esprit que l’inspecteur à la retraite a fustigé la mise sur pied d’une structure destinée à faciliter l’insertion des arabophones, une initiative qu’il considère comme la manifestation d’une rupture d’égalité.
A ce niveau, je voudrais réitérer, avant de poursuivre ma réflexion, que l’approche peut toujours être discutée. J’en profite également pour reconnaitre les qualités et la pertinence de beaucoup d’intellectuels francophones que j’ai eus le privilège de côtoyer. Mais des têtes brûlées poussent à la périphérie de tous les champs, et dans l’univers des fils de Molière, il y en a qui croient que le pays de la Teranga est le titre foncier de leurs « ancêtres » gaulois.
En critiquant la création de la Direction, M. SALL, activiste à ses heures perdues, n’a fait qu’exposer au grand public sa méconnaissance de l’histoire de notre pays. En effet, au-delà de la religion islamique, l’enseignement arabe a pendant longtemps servi de socle à la formation des élites sénégalaises.
Avant l’arrivée du colon, les correspondances, quelle que soit la langue, étaient écrites en alphabet arabe. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles certains chercheurs occidentaux avaient rencontré des difficultés d’ordre linguistiques lorsqu’ils ont voulu exploiter les manuscrits produits par les éminents savants de Tombouctou. A leur grande surprise, les documents, bien qu’étant consignés en alphabet arabe, étaient indéchiffrables pour la simple et bonne raison que la plupart d’entre eux étaient, en réalité, du soninké, du wolof, du pulaar… écrits en alphabet arabe. Encore aujourd’hui, les écritures des boutiquiers issus des daaras en témoignent à suffisance.
De plus, il importe de relever que, selon le chercheur M. Ousmane DIAW, la plus ancienne production intellectuelle sénégalaise est l’ouvrage de Makhtar Ndoumbé DIOP, (1701-1753) intitulé Tanbihoul Moutassahil (Avertissement au Laxiste). Son éminent auteur y traite de différentes questions, y compris celle de la gouvernance des cités. Sur le même registre, il ne serait pas superfétatoire de rappeler la découverte, au Sénégal, de manuscrits du Coran ainsi que de correspondances qui remontent au 16e siècle.C’est dire qu’avant l’arrivée du colonisateur, l’enseignement au Sénégal s’est d’abord fait en langue arabe. Ce n’est que dans la seconde moitié du 20e siècle que fut ouverte, à Saint-Louis du Sénégal, la première école française. Les arabophones ne sont pas donc des arrivistes mais bien des précurseurs qui, encore aujourd’hui, contribuent à la diffusion du savoir aux quatre coins du pays.
Alors, comment comparer cette élite intellectuelle, qui a activement participé à l’édification des temples du savoir sur nos terroirs avant l’apparition des oppresseurs blancs, à une infime minorité de francophones ayant choisi d’autres langues que le français (anglais, espagnol, portugais…). Il fut un temps où les arabophones étaient majoritaires à Kaolack et Louga.
Aujourd’hui encore, les arabophones comptent dans leurs rangs des intellectuels de haut niveau, des ingénieurs hors pairs, des médecins reconnus, des journalistes chevronnés, dont le talent et les qualités ne sont pas mis en valeur. Il nous faut construire notre patrie en utilisant toutes les ressources humaines qu’elle recèle en mettant à profit le savoir et le profil de chacun.
Aussi, tout acte visant la réintégration des arabophones dans le système participe non seulement de la bonne marche de la chose publique, mais permet également de réhabiliter ces intellectuels. Des initiatives du genre doivent se poursuivre pour la correction d’un système inique qui lèse une frange importante de nos compatriotes.
L’Etat hérité du colon subventionne les écoles privées et prend en charge l’école publique. Au même moment, les daaras et écoles arabes sont laissés en rade en termes de financement et d’accompagnement. Cela explique la vacuité de l’argumentaire et l’absence de résultats des régimes précédents lorsqu’il s’était agi de trouver une solution à la mendicité des talibés.
Pour finir, j’aimerai profiter de ce texte pour rappeler, à l’infime minorité de francophones complexés ou incultes, que la langue qui leur a été léguée par le colonisateur, ne pèse pas si lourd devant la langue arabe. Cette dernière écrivait déjà ses lettres de noblesse en termes de productions intellectuelles quand le français était à un stade de développement embryonnaire.
Saviez-vous qu’en France les messes, les livres savants, même les actes administratif et judiciaire n’étaient pas consignés en français avant que le Roi François 1er n’édictât l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 ?
Saviez-vous que le premier livre savant écrit en français est le Discours de la Méthode de René Descartes (1637), qui aurait plagié les théories d’Al Ghazali sur la métaphysique, quatre siècles plus tard ?
Le français aurait été créé par Nithard en 842 apr. J.-C. à travers le Serment de Strasbourg. A l’époque, la langue arabe était déjà au summum de ses productions savantes.
Ne discriminons pas davantage les intellectuels arabophones, car les plus grandes figures emblématiques du pays sont issues de leur école. Ne les stigmatisons pas, parce que les textes qui gouvernent le Sénégal ont été édictés en leur absence.
Tout régime qui prend un acte allant dans le sens de corriger l’injustice que subissent les arabophones doit être applaudi et encouragé. De Senghor à Macky, des actes louables, quoique insuffisants, ont été posés.
Il appartient au nouveau régime de faire mieux que ses devanciers, n’en déplaise aux quelques lettrés francophones qui méconnaissent l’histoire et les enjeux actuels.
Assane NDIAYE
Conseiller des Affaires étrangères(Serigne Dara à ses heures perdues)

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